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CETTE GUERRE QUE NOUS N'AVONS PAS FAITE

CETTE GUERRE QUE NOUS N'AVONS PAS FAITE   |||   De Gaël Octavia  //  Compagnie « Ultima Chamada » 
Représentation du Vendredi 22 février 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

Les rideaux sont ouverts, le théâtre offre son décor aux regards des spectateurs et met de l’intime dans le domaine public ; au centre de la scène, se dresse une vaste table couverte de ce qui devrait représenter les reliefs d’un repas de fête. Tout y était élégance et parure, candélabre et lustre majestueux, mais tout n’est plus qu’abandon, désordre et bouteilles entamées. Festin ou orgie de riches. Vieille famille aux dorures habituée ou parvenus, « homines novi », de ces bourgeois de récente date qui confondent opulence et raffinement ?

 

Il n’est qu’à décrypter le titre de la pièce qui sera jouée par la Compagnie « Ultima Chamada » : la négation dans l’expression « que nous n’avons pas faite » est porteuse d’échec : l’échec social, celui vécu et cuisamment ressenti, quand on ne se sent pas légitime mais toléré ; l’argent est un passeport mais non un titre ; et la nappe blanche qui rutile et s’enjuponne semble un masque ironique et cruel, car on est à la Martinique, l’auteure est une femme - malgré son nom qui repose sur une inversion des genres -, il s’agit de Gaël Octavia ; il faut donc accepter que tout soit « renversé » : aucune assiette, pas de linge fin, non, juste de l’alcool à gogo, bu avec ou sans verre, une façon de ne pas faire oublier la différence sociale qui oppose l’hôtesse à ses invités d’un soir : aucun remerciement, mais l’insulte sans les mots, on démolit devant elle l’ordonnancement de cette table qui se voulait et accueillante et démonstratrice de « l’assimilation » au modèle, la référence omnipotente et omniprésente de la « classe coloniale blanche ».

 

Pourtant, aucun lieu ne sera jamais nommé, on « sait » ; et cela, dès que le comédien Vincent Vermignon pénètre sur le plateau pour un magnifique seul en scène. Le propos devient dès lors universel : comment vivre son « importation » et son « intégration » lorsque notre couleur de peau est d’emblée le signe, la marque, la flétrissure, la cicatrice originelle et ineffaçable de l’Esclavage ? Comment être le « fils » de cette ascendance martyrisée, bafouée, à qui, dans les îles ultramarines, on a « donné » la Liberté et les Droits qui en découlent, quand le marronnage combatif est associé à une fuite, un regroupement hors-la-loi, toujours la même, celle du Blanc ?

L’Homme, qui arrive en tenue de camouflage guerrier, rentre chez lui, chez sa mère, cette maman qui tente de faire oublier au mieux sa négritude. Et toute la pièce va reposer sur une harangue à cette femme qui l’a mis au monde, un appel, et puis, surtout, un rappel des origines. Il semble incarner la révolte, mais le titre vient contredire toute son apparence : « cette Guerre que nous n’avons pas faite ».  Envérité, il s’enivre, cherchant, dans la soulographie, un effacement de sa honte, de sa colère, de sa déconfiture. Extraordinaire Vincent Vermignon qui enrage, tempête et souffre, déchiré, à vif.

L’Homme qui n’a pas de nom la voulait, cette guerre, une guerre contre l’oppression, l’intrusion ; une guerre de ré-identification, de réappropriation de sa vie, de son être, de son âme, et donc de l’Histoire de son peuple qui n’a pas pu « germer une tête bien « sienne » sur « ses » épaules renouées » (ainsi que l’écrivit Aimé Césaire dans son « Cahier d’un Retour au Pays natal ») et qui resta en partie le « jouet » manipulé au « carnaval des autres ».

Il se raconte, il raconte comment, un matin, il est parti en chemise de soie signée Yves Saint-Laurent et en chaussures de cuir fin achetées en Angleterre, pour « faire sa guerre ». Une guerre de luxe, « en dentelles », une guerre de gosse de riches qui ne s’accepte pas, un homme de couleur vêtu à la dernière mode des Blancs, la référence du bon goût et le modèle honni. Il va ainsi, empli de mal-être et d’ambiguïtés. Et ses pas le portent jusqu’à un café, matérialisé par une petite table carrée, elle aussi enjuponnée de blanc, cette fichue couleur envahissante ; café littéraire et philosophique où il retrouve ses pairs, des orateurs cultivés, des idéologues, des porteurs de polémique qui imaginent le combat et l’héroïsme  mais ne savent rien des armes ni de l’affrontement.

 

Vincent Vermignon va ainsi donner corps à divers types de personnages et, par l’anecdote, le souvenir, nous donner à « voir », s’incarner dans diverses situations, toujours « Lui » et en même temps l’Autre, avec cette part de « L’Autre en Soi » : les savants qui discutaillent et pratiquent la discrimination par le Mot et la Pensée ; la Mère qui se modélise sur ces « Prépondérants » qui dominent le Monde ; l’Epouse infidèle, à force d’attendre le retour de son guerrier de mari ou, plus encore, qui sera violée, réifiée, tel un jouet sexuel, et engrossée d’un enfant invoulu, lequel deviendra son unique descendance, métissage par la force et le déni du Noir dans son droit à l’Egalité et à la Reconnaissance identitaire. Citons aussi Le Pacifiste, véritable combattant, revenu de toutes les horreurs commises au nom du Combat patriotique, d’une Cause idéologique, d’une Couleur de peau ; ce personnage vient « déranger » le confort intellectuel du Verbe oratoire des guerriers de comptoir : il sera passé à tabac par l’Homme et ses semblables, des notables qui ont eu accès au Savoir et au Pouvoir (n’est-il pas cadre supérieur dans une grande entreprise de climatisation ? Ne s’habille-t-il pas en Saint-Laurent ?). Et enfin, surgissent le bruit de la guerre, la réalité des armes, avec le personnage du Soudard, qui en a vu, qui tue à tout va, le Mercenaire sanguinaire sans autre foi ni loi que l’argent des pillages et la soif de violence gratuite.

 

Tout repose sur la sollicitation de l’imaginaire par les mots du texte : le comédien en habite chaque syllabe d’une intensité charnelle formidable. Il « est » ce voyageur terrifié, inconscient, humilié d’un temps de guerre qui n’existe pas. C’est un rêve d’existence pleine et entière : la Liberté ne se reçoit pas comme un lot de consolation, un onguent balsamique sur les atrocités commises, elle doit se conquérir. L’Abolition de L’Esclavage décrétée comme une loi gouvernementale est un cadeau empoisonné : cela exige de se réinventer pour croire en cet enfant métis né de la brutalité des Hommes ; cela exige de se pacifier pour accéder à la Fierté des Origines : les esclaves n’ont-ils pas révélé la grandeur de l’Héroïsme anonyme dans leur détermination de chaque jour pour survivre et ne sont-ils pas devenus des figures archétypales de la Résistance ?

Le texte est superbe, oscillant entre une poétique de la provocation ainsi que de l’imagerie guerrière, et le cri grossier de l’homme ensauvagé par le sang et les tueries successives ; chaque terme est une flèche qui fait mouche en nous. Et Vincent Vermignon habite chaque mot, s’y investit : il est « Le Mot » et sa voix, son corps, son talent, sa vérité signent cette représentation du don de soi, de l’épuisement ; une fièvre de jouer sur scène, de dire ce qui le concerne aussi en tant  qu’ultramarin ; l’homme accessible et généreux se démultiplie en force d’interprétation, en comédien ému de sa propre conviction, en porte-parole d’une écriture nécessaire qui vibre en sa chair et  nous touche profondément.

Standing ovation de celle qui prête sa plume pour tenter de rendre compte de ce qui l’a transportée au-delà d’elle-même, dans sa propre ancestralité.

 

MERCI ! Est-ce suffisant ? Notre île, au passé parallèle à la vôtre, vous attend. Revenez !...

 

Halima Grimal