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LE BRUIT DES OMBRES

LE BRUIT DES OMBRES   |||   De Gaël Octavia  //  Compagnie « Carton mécanique » 
Représentation du Vendredi 1er mars 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

A priori, et parce que chaque spectateur a le désir, la curiosité, de savoir un peu de « quoi ça va parler », donc de connaître en partie l’argument, le propos de la représentation à laquelle il veut assister, on est frappé par la poésie du titre : « Le Bruit des Ombres ». Magnifique. Magique. On pourrait croire à une exploration du conte, à ces forêts profondes, interminables, animées d’esprits où l’héroïne se perd avant de découvrir le lieu de toutes les aventures ; ou encore à ces dédales sans repère où l’on abandonne la progéniture qu’on se sent incapable de nourrir encore et dont on préfère la mort par amour : s’en remettre au sort, le fabriquer et se désoler de pleurs inconsolables. C’est le cri du fouquet dans le vent, le vol bas et lourd de la papangue géante, l’essor d’un pétrel, le croassement sardonique du corbeau. En fait, rien de tout cela, mais un jeu sur le bruit et le visuel, sur le blanc d’un écran et le sombre de la forme projetée. Un regard original déployant l’imaginaire, porté sur le prosaïsme du quotidien.

Pourtant, à regarder l’ensemble, le décor apparaît comme un « anti-décor » : des cartons refermés au scotch des déménageurs, avec, en grosses lettres, la dénomination de leur contenu. Un espace qui se clôt sur un fond de scène d’un blanc immaculé : un écran mais qui est aussi l’évocation d’un mur, donc d’un lieu refermé, neuf, standard, une sorte d’incarcération dans l’inconnu qu’il faudra meubler et décorer, personnaliser et donc habiter vraiment.

Arrive, dissimulé sous la pèlerine plastifiée d’un imperméable informe, avec une capuche comme un masque, arrive mécaniquement, dans l’ennui répétitif du geste, notre protagoniste qui ne cesse d’aller et de revenir, toujours chargé, vaguement courbé, par le poids, la pluie d’orage et une sorte de dépersonnalisation. Qui est-il ? Son nom ? Sa provenance ? A nous de plaquer sur cette silhouette le préalable de son histoire. Tout semble impersonnel, banal, fait de papier et de bouts de ficelles, l’attirail de l’étudiant qui quitte le cocon familial et qui se retrouve face à « rien », lui-même, comme tant d’autres avant lui et/ou en même temps que lui.

L’originalité ne repose pas seulement sur cette opposition entre la poétique des quatre mots qui construisent le titre et le principe de réalité auquel chacun se confronte nécessairement. Nous sommes face à un spectacle marginal par le choix délibéré de se servir du « rien » pour construire un « tout ». Mais il faut aussi reconsidérer le nom de la compagnie d’artistes dont nous allons applaudir le représentant, Guillaume Lung Tung : il y a certes le mot « carton », bien illustré sur scène, mais aussi le terme « mécanique » ; ne nous laissons pas envahir par l’apparente simplicité de ce qu’on nous donne à voir : la « machine infernale » d’un enchaînement drolatique et « fatal » en ce qu’il demeure incontrôlable.

Remarquable. 

Sans vraiment de mots, tout en onomatopées expressives, le comédien, de par l’utilisation extrêmement probante, efficiente et ingénieuse d’un vieux transistor, nous emmène dans un trip où tout est possible puisque cela relève de l’impalpable : la seule voix qui produise véritablement des phrases construites porteuses de sens, c’est celle que le Personnage écoute en zappant régulièrement d’une chaîne à l’autre. On entendra du maloya, un extrait tiré d’un site de rencontres, une longue recette de cuisine sur le « tijaque » et une émission culturelle où le professeur Jean-Paul Yoda, qui a publié aux Presses Universitaires de France, conceptualise une pensée complexe, absconse, sur les « identités collectives » et renvoie à « L’Ecclésiaste » en développant cette assertion : « Malheur à celui qui est seul » ; cet émule de Maître Yoda développera ultérieurement l’idée que « Le monde n’a rien à voir avec une représentation rationnelle » pour conclure « A tes intentions te fier il faut ».

Sinon, tout de blanc et de noir vêtu, Guillaume Lung Tung revient à son ancestralité en dévorant gloutonnement des nouilles chinoises qui lui font la barbe d’un vieux moine de Shaolin. En ombres chinoises, il dessine un paysage d’estampe : montagne, temple, gardien du confucianisme, combat de kung-fu, etc. Le tout à partir d’un seau, d’un manche à balai, d’un rouleau de papier essuie-tout, c'est-à-dire de ce « presque rien » utilitaire qui au moment de son emménagement fictif devient le support d’une évasion qui va nous emmener dans deux directions.

Tout d’abord, la rupture avec l’enfance en faisant resurgir un passé de jeux et en brutalisant, en détruisant cet imaginaire, pour pénétrer dans la création de son propre univers ; de l’enfance, il a gardé le « bateau sur l’eau », mais le fait sombrer ; une banane figure un requin, puis une baleine, puis une sorte de monstre du Loch Ness ; il crée l’ombre chinoise d’un avion qui s’anime et se retourne pour remettre à sa place l’enfant joueur qu’il projette et qui est une part révolue de sa personnalité. Bref, un « grand gosse » joue à se jouer de lui-même.

Notre comédien se fait acteur sur « l’écran-mur blanc » et ouvre une « fenêtre » sur le monde extérieur, la salle, brisant ainsi les frontières de la paroi de verre invisible qui délimite le plateau. Il « nous » voit comme un voisinage, une occasion de contact physique, de moquerie ; nous sommes ses « jouets humanoïdes » dans un humour de causticité où le comédien excelle. Bravo pour l’utilisation du silence et le rendu de la gêne d’avoir à se confronter à l’autre ! Nous existons ou disparaissons au gré de sa volonté toute puissante qui gère son nouvel espace comme un empire de rêves.

 Cependant cet aspect naïf qui emprunte à l’univers lunaire d’un clown déjanté, mais de plus en plus inventif, se diversifie ; et l’on regarde peu à peu avec admiration  un être qui enrichit le clown en question, générant le désordre extraordinaire d’une folie où volent des chaussures de femme (sa mère ?), toutes dépareillées, dont l’ombre se « colle » à l’écran. C’est la porte ouverte à des « effets spéciaux » sans paillette, sans le « tape-à-l’œil » des spectacles connus par le truchement médiatique ; c’est simple, un foisonnement de créativité, un éblouissement de rythmes ; on voit se former des images toujours plus complexes à partir des « pauvres données » de la réalité : des instruments de musique, et enfin, un orchestre entier de jazz. Le mur est habité de ce que le protagoniste veut ou voudrait être, un musicien, lui, le maladroit joueur de trombone à coulisse. On ne sait plus où donner de la tête : le clown (à l’aide d’un régisseur - son frère dans la vie réelle) se métamorphose en prestidigitateur magistral.

Superbe prestation et, pourrait-on dire, belle leçon de théâtre saltimbanque où l’on fait des merveilles à partir des plus ordinaires objets de la fonctionnalité quotidienne.

Oui ! Ouais ! Belle animation, réanimation de la notion de créativité théâtrale : des cartons, deux loupiotes, le minimum, sans souci aucun d’esthétique, d’apparat, d’apparence ; et Guillaume Lung Tung parvient à nous mystifier d’une façon novatrice ; il devient ce « tout » dont on ne peut expliquer le principe : sa « projection » le remplace ; il meurt alors que tout vit à l’écran ; et la silhouette de cet univers parallèle, le ranime en pénétrant dans son corps ; il est habité par son « Autre soi » éphémère qui le recrée et le fait renaître ; le Simple et le Double s’approprient l’un l’autre.

On reste scotché devant tant de profondeur qui met le Yin et le Yang en harmonie fusionnelle, alors que le début du spectacle nous plongeait dans la déprime de la solitude incontournable, de par la juxtaposition des éléments du décor : un fractionnement, un placement « hasardeux »un dépôt triste.

BRAVO !

Que d’intelligence. Presque une métaphysique de l’Être et de l’Existence. Il y a là un peu de Jean-Sol Partre, figure destructurante du roman « L’Ecume des Jours », le chef-d’œuvre de Boris Vian ; et plane bien sûr l’ombre tutélaire du vrai Jean-Paul Sartre, auteur de « L’Être et le Néant ». Du presque rien, d’une allusion au Néant, de l’anéantissement de l’enfance, éclot un personnage qui va, vit devant nous et, surtout, devient.

Génial ! On peut « lire » dans ce spectacle une signification plurielle qui enchante. Un immense MERCI pour ce pur bonheur d’avoir eu l’occasion de frayer avec une telle profondeur de pensée.

 

Vous tenez là une écriture, une signature, une inventivité ouverte à des horizons qui n’ont pas fini de nous étonner. Au plaisir immense de vous suivre sur nos scènes et de vous revoir, simples et doubles, deux frères, un régisseur et un clown-comédien. On sera à vos rendez-vous de demain, de bientôt !

 

Halima Grimal