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Elodie LAURET et Gwendoline ABSALON en co-plateau

Elodie LAURET et Gwendoline ABSALON en co-plateau
Représentation du Samedi 9 mars 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

Elodie est la première à occuper l’espace scénique, pieds nus, cheveux lâchés, une robe verte moulante et simple, comme une naïade, belle, communicative, tout de suite en phase avec son public. Elle entreprend  la captation de notre attention par un court poème, un hymne à la nuit où la lune complice des amours heureuses, paradigme de la séduction des femmes, se livre à son désir d’effleurements, « enlace-moi, caresse-moi du bout des doigts », une touche sensuelle et intimiste, quelque chose de doux et de lancinant. Sa thématique touche à l’amour prison, sorte de nostalgie du plaisir enfui ; elle se love dans un « ti coin dparadi », attentive à l’autre, abandonnée aux délices du corps offert à l’amant.

 

 

 

De sa voix grave, un peu voilée, elle se fait le chantre d’un dit amoureux de l’amante soumise livrée aux caprices volages de l’Infidèle, « toi, c’est déjà fini », il est l’artisan de la rupture, elle se sent délaissée alors qu’elle est don de soi. Elodie ne cherche pas la performance vocale, tout est spontanéité, « comme à la maison », quand on chante pour ses proches ; c’est un chant très enraciné, une sorte d’hymne à son île, à la ville de Saint-Pierre ; on partage son hommage vibrant à « Mémé », aux « chers disparus » qui ne meurent jamais, car la mémoire brise la pierre basaltique ; il n’est pas de cimetière, il n’y a que parolie et transmission. Dans le public, une femme la remercie de cette homélie aux mots de chaque jour.

Elodie offre sa créativité à un public qui aime se retrouver en ce phrasé clair, où chaque terme prend sa place, où le créole tisse sa toile cristal émaillé de français ; tout semble évident : elle chante, elle convainc, elle touche. Pas de « chichis », pas de circonvolutions vocales : sa générosité s’impose.

 

Elle représente la nouvelle expressivité de la chanson péi, actuelle mouvance, nouvelle poétique qui renvoie à la tradition de l’attachement insulaire et qui livre aux spectateurs/auditeurs l’élaboration d’un art sobre, ciselé aux embruns « ensalinés » ; une artiste d’océan, sculptée au clair des lunes, une Vénus créole jaillie de l’imaginaire  d’un Gilbert Clain.

 

Gwendoline lui succède, après un duo brûlant, « karess mon po, karess mon san », une offrande au plaisir, un appel, un désir au creux des reins, une danse amoureuse dans la fusion ardente des corps aimants.

On pourrait penser que Gwendoline est l’opposé d’Elodie ; en vérité, sa complémentarité. Ce qui rend nécessaire cette rencontre scénique. Gwendoline est une femme volcan, un cri de lave et elle projette une voix de splendeur, a cappella ; on ne peut que penser à l’Afrique inoubliée, qui emplit encore et toujours nos veines d’une belle ancestralité, un peu de Myriam Makeba. Superbe mélopée que transcende une tessiture puissante : Gwendoline sublime ses origines et fait de son corps une composition martelante ; sa poitrine, sa gorge deviennent support et orchestration de chair, « beat box » à la Bobby McFerrin. Elle aime jouer les divas, prend son temps, parle, commente ce qui se passe, avec une aisance américanisante. Mais elle est surtout une interprète au rythme fascinant.

Elle aborde la politique et son engagement. Elle se déchire en rappel douloureux d’un « ti baba » envolé, mère éperdue, mère courage qui nomme l’enfant en elle, qui le garde vivant, qui le berce d’un swing à la fois savant et sensible.

Gwendoline respire la musicalité ; elle s’est entourée d’un guitariste et d’un percussionniste aux accompagnements subtils qui la portent. Elle ose tout : c’est aussi une artiste de la démonstration vocale ; dotée un organe tripal, une voix qui jaillit de son ventre et dit son être, une voix instrument que le travail en amont amène à des modulations imposantes. Tout en partageant son art avec le public, elle se livre à un rap kréol, se joue des mots, des syncopes, des blanches pointées ; et l’on entendra des scats, Ella Fitzgerald l’habite un moment : c’est jazzy, insulaire, fortement marqué par des aînés noirs américains ; elle est le souffle, la respiration, avec une tenue de note comme une longue fulgurance typée et typique, pas de vibrato pour lifter le son, c’est un cri de l’intérieur, notre chanteuse est habitée d’une voix qui est un dépassement. 

 

Le spectacle prend fin sur les retrouvailles chantées d’Elodie Lauret et de Gwendoline Absalon. Tout leur « bann dalon » les accompagne, le public conquis danse. C’est une totale réussite.

Et pourtant, l’on aurait souhaité que dix jours de résidence avivent leur imagination : certes, il y a eu un partage amical, mais trop peu. Elles sont restées en parallèle : elles se sont présentées, et nous sommes ravis de voir cette génération nouvelle occuper nos plateaux comme une floraison printanière. Mais il a manqué une mise en scène de leur prestation, elles sont en devenir, ce n’était pas un concours, c’était une osmose attendue. On aurait aimé un jeu des voix, un « fighting », un tressage, un tissage, un spectacle qui rappelle le goni de nos ancêtres et en appelle à la modernité, un ciselage, une sculpture vocale. Nous restons à ce niveau sur notre faim. Deux belles voix nous ont transportés dans des univers déjà bien construits. Merci à vous deux de la fierté et du bonheur ressentis à vous écouter. Et ce sont vos deux noms qu’il nous faut absolument retenir : Elodie LAURET et Gwendoline ABSALON.

 

 

Halima Grimal