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Le Delirium du Papillon

Le Delirium du Papillon   ///   de et par Emmanuel GIL, spectacle de « clown caustique » avec pour protagoniste et seul en scène, Typhus Bronx.
Représentation du Vendredi 22 mars 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

Remarquable. C’est le qualificatif qui a traversé les esprits dans la standing ovation dédoublant des applaudissements enthousiastes, juste à la fin de la représentation, comme une clôture délirante sur un sujet théâtral rare et abordé avec une maestria qui laisse pantois

 

Remarquable, c’est-à-dire atypique. Déjà, la « signature du décor », délibérément minimaliste et sur-expressif : une structure métallique à laquelle est accrochée, tendue en surface murale, lisse, impersonnelle, une toile plastifiée, un champ d’action délimité, total blanc, d’aspect carcéral et psychiatrique, oui, une chambre d’isolement pour individu potentiellement dangereux ; l’art de créer avec « presque rien » une totalité autoritaire implacable, celle du diagnostic clinique, une condamnation, un enfer ; une table et un tabouret immaculés, comme aseptisés, comme si la maladie mentale pouvait s’avérer contaminante ; la « cloison » met hors de danger la société et le vide de la solitude protège le patient de lui-même.

Lorsque les rideaux s’écartent en plusieurs temps, tel un focus télévisuel, ou pire, le judas par lequel « on » surveille la démence, le spectateur devine derrière les lattes d’un sommier rudimentaire, une forme humanoïde, à demi-cachée, un homme ; le fameux Typhus Bronx, cette peste cholérique qui angoisse, cette violence qui peut à tout instant déverser un trop plein d’énergie, un être au-delà de toute marginalité qui d’abord vagit comme un nourrisson.

Un bandage autour de la boîte crânienne le rend hirsute, avec des mèches brunes dressées, brandies ; il porte une camisole qui l’entrave, les bras croisés, immobilisé, « menotté » de blanc, donc impuissant, quasi impotent ; son nez hésite entre le pansement et celui qui affuble l’Auguste ; il a la peau blême, enfarinée ; fait-il peur ? Pas vraiment : il porte en lui la marque d’un Quasimodo qu’on agonit de quolibets ; l’horreur qu’il représente, domptée par la médecine, fait aussi jaillir le rire lâche, le rire de celui qui se sent en sécurité. Il est une bête encagée, donc une source d’amusement facile, propice à enraciner chez chacun le sentiment de sa propre « normalité ».

 

 

Remarquable, car imprévisible. Nous sommes face à un assassin qui a tué son père pour être seul avec la mère qu’il semble chérir au-delà de tout. Un beau spécimen médical qui servirait à démontrer encore une fois le concept freudien de « complexe d’Œdipe ». Mais il est aussi un enfant, touchant, paradoxalement innocent, un bébé dans un corps d’adulte. Sa voix est enfantine, il joue à découvrir son corps, à animer les objets, à pétrir la nourriture ; pourtant, d’une seconde à l’autre, il devient un monstre menaçant qui se plaît à terroriser, à détruire, à salir, à s’exhiber. Il est envahi des personnalités multiples qui errent dans un dédale mental difficile à décrire et visiblement douloureux. Il s’empêtre dans ce fatras de « fantômes » qui parcourent le présent de son esprit, des passagers taraudants, tendres ou criminels. Insaisissable, il investit la salle où les spectateurs deviennent des fantômes de plus, dans une interaction irrésistible : c’est un rôle que nous empoignons avec lui, car, étrangement, on l’aime ; Typhus Bronx, dans ses incohérences, dans cet univers parallèle où il nous impose de pénétrer, reste un personnage qui suscite l’empathie. Certes il peut choquer, il est sans limite, pas de censure, juste un immense espace ouvert à son « delirium ».

Délire verbal qui oscille dans l’inexactitude : bientôt viendra le jour de sa « délibération » ; « délibération » des grands pseudo-savants qui déblatèrent sur la fugacité des émotions et des pulsions, puis mettent en place des protocoles de soins hyper-médicamenteux/menteurs, mais aussi « libération » car il échappera à tout cet arsenal qui opprime et tue le marginal en lui.

Remarquable, parce que « vrai » : tout est inventé, souvent improvisé, mais on y croit, on y adhère et on voudrait tellement le sauver, cet aliéné exclu de la société ; et pas tellement de lui-même, mais des autres qui assassinent à travers lui, une forme de créativité, certes « folle », mais innovante.

Remarquable, car on assiste à une éclatante performance : un passage parodique des radoteurs de pensée éculée aussi absconse qu’inutile, du verbiage aux atours abstractifs, avec mots complexes et ton doctoral. Et parallèlement à cette (ré)citation de langages emberlificotés de morgue, le corps de Typhus Bronx devenu contorsion, acrobatie. Superbe travail en amont sur la posture, le défi, la transgression. Certes, Typhus Bronx est un antipersonnage, toujours en construction, en transfiguration, mais le « clown caustique » qui lui prête sa voix, sa vie et son corps est un comédien magnifique : audacieux, libre, Emmanuel GIL est « un théâtre », un « laboratoire » (ce sont les termes de Typhus Bronx). Car si « Je est un autre », si « Je tue il », on assiste ici à un corps à corps fusionnel, interpénétrant, fantastique et démentiel. Que d’âme et d’intelligence…

Remarquables la cruauté de la poésie et la poésie de la cruauté : enroulé dans la bâche de plastique blanche, comme dans une chrysalide, Typhus Bronx renaît à lui-même et courant en tous sens, désentravé de tout, il est ce papillon annoncé dans le titre. Hymne final à la légèreté de l’éphémère, danse évanescente et unité retrouvée par l’insecte le plus fragile, le plus beau, et, surtout, le plus coloré. Comment ne pas se rappeler, tel un contrechant, James Thierrée qui nous  a enchantés de rêves dans « La Symphonie du Hanneton » ?... Emmanuel Gil nous fait dériver sur l’esquif funambule de la « folie », « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau », illumination rimbaldienne, et immense capacité à « chercher », à se chercher, à nous chercher dans une fulgurante et magnifique rencontre.

Remarquable. C’est tout. 

 

MERCI pour cette traversée sur la nef d’un fou. Notre île attend déjà votre retour. Cher Typhus Bronx, à quand nos retrouvailles, vos ailes dentelle refermées, imagerie féérique au cœur de la banalité des jours ?

 

Halima Grimal