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Mon nombril vous concerne

Mon nombril vous concerne   ///   de et par Benoît Miaule (Compagnie Les Chats Noirs)
Représentation du mardi 9 avril 2019 à 19h30.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le titre est surprenant, presque énigmatique : slogan ? Invitation ? Aphorisme ? Provocation ? Qui parle ? Qui est ce « vous » qui semble nous désigner ? En quoi l’auteur de cette affirmation péremptoire et presque cryptée peut-il savoir ce qui nous touche, nous correspond, nous définit ? Rien sur le plateau ne peut nous donner quelque piste : une table de régie, une grosse boule à facettes, une valise, une rose rouge et un pot de fleurs.

 

Un homme est là, qui attend, costume sombre et cravate noire sur chemise blanche, ça fait croquemort, il s’est passé quelque chose de grave, mais quoi, que veut-il ? « Merci d’être venus si nombreux » ? Pour quoi ? Une cérémonie ? Et il ne nous aide pas, car « le décor, il faudra se le représenter ». Le jeu repose sur l’immobilité et le silence, des silences, comme si le texte s’écrivait au rythme d’une parole qui hésite. Et le sens nous apparaît enfin dans cette phrase : « je ne joue pas un personnage, mais une figure, l’esquisse d’une personne qui aurait pu être moi ».

Benoît MIAULE crée donc une mise en abyme intérieure où se superposent les données complexes d’une vie, avec le sentiment hypothétique d’une existence qui serait à la fois la sienne et la nôtre. Nous sommes ses semblables et par voie de conséquence, plus ou moins semblables à lui ; ce qui est immédiatement contredit par la description de la « cartographie de son corps », les marques de son passé, qui ne ressemble pas au nôtre, mais s’y confond.

Dès lors, le personnage investi par le comédien, qui doit rester un inconnu mais en lequel chacun va se reconnaître, s'agite, provoque l’obscurité totale alors qu’il souhaite faire la lumière sur ce qu’il est, qui il est. Il s’interroge, se transforme, se veut cynique ou romantique, multiple.

Benoît MIAULE met en scène les incohérences et les contradictions de notre façon d’être aux autres : on s’agenouille, une rose à la main, pour une déclaration enflammée, laquelle, par exaltation du verbe chez celui qui parle, devient progressivement un jet insultant de reproches puis un bredouillis (« je me conduis comme je me conduis mais que quand même, bon… ») ; les mots se perdent et l’interrogation fondamentale revient : « mais qu’est-ce que je fais là ? ».

 

Et c’est le point d’ancrage de cette représentation où tout ce qui s’exprime sombre dans une délitescence qui désavoue tout ; tout est absurde : « le sabordage routinier de mon outre-vie invécue ». Notre corps est la preuve tangible de notre histoire mais ne dit rien sur notre existence, la densité de notre être ; tout est songe et mensonge ; tout se voile d’approximation. Même la rumeur qui vient de l’extérieur, cette musique du travail des Autres, tout cela ne nous éclaire en rien.

 

 

Le texte se construit sur une sorte d’éternel retour au début de la représentation, « Merci d’être venus si nombreux ». Cela revient comme un refrain, un leitmotiv, la clé introductrice d’une sorte d’oraison funèbre. En « se disant », le personnage se décompose, se réfugie dans des situations variables et faussées : la soirée mondaine, le snobisme, le rire pour autrui, pour être au diapason. Et des phrases jaillissent, des trouvailles : « oser s’abstenir d’être soi, c’est arrêter de faire comme si ».

Tout ce que le personnage  révèle sur lui-même le renvoie à une comédie pour l’Autre. Il se présente en exprimant ce que son auditoire va devoir imaginer, c’est-à-dire comme une imagerie humaine prévisible : une somme d’emprunts ; tout est rôle, emploi, jeu et donc incommunicabilité.

Les Autres, « les gens, c’est décevant ». Nous ne sommes pas dans le « Huis-clos » sartrien, non, « l’enfer », c’est de ne pas trouver les mots pour se dire, passer des interruptions de la pensée qui se constitue à une logorrhée hâtive qui s’annule d’elle-même. Notre personnage est tellement piégé par la voix des autres qu’il en vient à reprendre, mot pour mot,  un discours politique célèbre prononcé en 2003, sur le bonheur d’entreprendre, sur la créativité dans le travail, « il faut aimer le travail » ; on arrive peu à peu au thème de la liberté acquise grâce à la contribution professionnelle, un hymne qui n’est pas sans rappeler le « Arbeit macht frei », à l’entrée d’Auschwitz…

Ce ne serait pas un spectacle si on en restait aux abstractions hésitantes, au déversement déboussolant où l’on se perd comme dans un labyrinthe verbal. Benoît MIAULE est aussi un illustrateur du presque rien en utilisant ce qu’il connaît le mieux, sa « cartographie » typique de comédien, son savoir-faire corporel : magnifique légèreté du danseur mondain, à la Fred Astaire, tout en glissades subtiles, en envols légers ; mais cela aussi sera contré par la caricature, la défonce, où chacun se livre à un bal bestial ; la boule à facettes est le miroir déstructurant de nos mensonges, alors qu’on se rend à l’invitation revêtus des nos plus beaux « abus ».

Lorsque notre comédien reprend à l’envers le fil directeur de ses pas et remonte dans le temps de la représentation, il ne peut que se demander ce qu’il fait là. Conclusion : « c’est moi qui fait chier le monde ».

 

 

C’est un très beau spectacle sur le rien qui voudrait être un tout : on est pris, happés dans les rets d’une écriture originale, les yeux rivés sur ce personnage qui tente d’exister et doit se contenter de vivre. On assiste à un autoportrait qui est une autodestruction : se dire revient à s’annuler. C’est une magnifique embrouille scénique qui désarçonne et captive à la fois. Bravo !

On ne peut achever cet article sans évoquer le magnifique talent de Benoît MIAULE comédien, qui se joue des ruptures de l’écriture, et qui, de fausses maladresses en fulgurances logorrhéiques truffées de néologismes, de l’impression donnée de manquer de mots en trouvailles poétiques autant que prosaïques (« vomir des glaviots de cœurs argentés, dégobiller des licornes mauves aux yeux mignons »), disloque la langue pour mieux la reconstruire. Il habite l’espace et lui donne une vie particulière. 

Quand il s’efface en s’excusant (« Heu… Conclusion : pardon ! »), il nous a envahis de son univers et de sa forte personnalité. L’apparence d’une pseudo-timidité à se définir révèle  la réalité patente d’un travail très ciblé, maîtrisé, qui estomaque.

 

MERCI ! Oui, nous sommes tous très concernés par votre écriture particulière, votre présence scénique. Vous êtes de ceux que l’on souhaite revoir et lire aussi. Au très grand plaisir d’un retour sur nos scènes : notre île est gourmande de talents.

 

Halima Grimal

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