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Enfin la fin

Enfin la fin   ///   Texte de Peter Turrini, porté par Régis Rossotto.
Représentation du mardi 9 avril 2019 à 21h.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque nous pénétrons dans la salle du théâtre, la scène est ouverte à notre curiosité. Au fond, à peine visible, assis à même le plateau, un homme fume, le regard perdu à l’horizon. Rien autour de lui, un espace mental de totale solitude. Au-dessus, pendant des cintres, une sorte de globe, un lustre à la lumière blafarde, un éclairage qui augmente l’impression d’obscurité. Il prend son temps, attente passive et patiente. Lorsqu’il se lève, il se dirige droit devant, face à nous, et là, de façon abrupte, frontale, déterminée, il prononce cette phrase lapidaire : « Je vais compter jusqu’à mille et me tuer ».

 

Le titre prend alors tout son sens; il ne s’agit pas d’un soulagement face à une situation, non, c’est comme un serment, un pacte avec soi, quelque chose d’irrévocable, de mûrement réfléchi, l’ultime décision. Quel acte de courage que celui de se supprimer soi-même. Et l’homme se met à compter. Mais « mille », dans le langage courant signifie « une infinité de », par exemple « j’ai mille choses à te dire »; est-ce que ce n’est pas aussi renvoyer à plus tard, en quelque sorte tricher, leurrer ce qu’il vient d’enclencher? 

 

Ce personnage sans nom, absolument seul avec lui-même, nous projette le futur proche de sa mort, comme un coup de poing, mais sans agressivité, une manière neutre et sobre de dire l’absolu d’une intention sans retour possible. Régis Rossotto endosse le rôle, tout en intériorité, un révolver pointé vers sa tempe droite, là, debout, dans le jeu d’un presque  Non-Jeu ; et  implacablement, dans la logique du préambule qui structure l’argument de la pièce, il compte. Compte.

 

Et il va compter jusqu’au bout, comme un métronome, comme déjà absent à lui-même : « quand je serai à mille, je me tirerai une balle dans la tête ». On est passé du futur proche (« je vais ») à un futur plus lointain; la conjugaison est bien le signe d’un report, une façon de tenter une autopersuasion : « j’ai encore du temps devant moi ». Se mentirait-il? Pourtant il « veut voler » vers sa mort, « sauter vers elle », grand plongeon dans le néant, essor, esthétisation, on pense à Icare.

Le spectateur le  regarde en train de compter ; nous sommes donc chacun les témoins immobiles, impuissants mais aussi consentants, d’une mort annoncée. Cela produit un étrange sentiment de gêne voyeuriste et en même temps, l’énoncé des nombres joue avec nos nerfs, exaspérant, nécessaire, attendu, presque devancé : qu’il en finisse. C’est un peu le supplice de la goutte d’eau, ça martèle nos tempes, irrite notre cerveau ; mécanique, machine infernale, aurait titré Cocteau.

 

 

Le texte de Peter Turrini devient un jeu cynique avec l’attention et la tension de celui qui deviendra le spectateur d’une mise en scène épurée au maximum; un texte sans concession qui met à mal les ressorts de la captation des esprits. C’est un texte « assassin » où l’auteur se plaît à faire de la durée un supplice, mais auquel il greffe un art de dire qui amène au plaisir d’être là.

 

 

Les interruptions de ce qui n’est pas un compte à rebours, mais une marche du temps vers l’inéluctable, nous informent sur ce personnage qui, à 200, commence non pas à se livrer à nous, mais à se délivrer de lui-même. « Je suis infiniment heureux », « la vie m’a tout donné » : il sent qu’il est arrivé au bout du bonheur matériel, compilation d’une saturation qui englobe son passé prolongé en insupportable présent. Il s’agirait donc d’un bonheur tel que les Autres le définissent, posséder, être couvert de distinctions, connu, reconnu, ce qu’on appelle couramment la réussite sociale. Il dira ensuite « je voulais » : la réalité est donc un fardeau, un échec; n’a-t-il pas déjà fait une tentative de suicide? Puis il s’est mis à déconstruire le château de la gloire si convoitée de tous.

 

Alors que les mots distillés par Régis Rossotto nous plongent dans sa déréliction, dans son acharnement à contredire, à prendre le contre-pied de la pensée commune, dans une autodérision appliquée à se faire détester, il se met à tourner en rond, dans le sens des aiguilles d’une montre; il tourne méthodiquement, puis son pas s’allonge, il marque les secondes de sa présence, il accélère et son propos suit cette « course » contre la montre de sa propre mort.

 

Dit-il la vérité? Mais sa vérité présente est de s’être transformé en un génial manipulateur d’autrui : un usurpateur, traduisant et reprenant à son compte les articles du « Los Angeles Times ». Il a été un provocateur, maniant tous les paradoxes et se complaisant dans la représentation de l’atroce, justifiant l’injustifiable… pour aboutir en prononçant 400, à « pas facile de se tuer ».

 

S’il tourne en rond, il s’assied aussi, le temps d’une cigarette, retardant ainsi l’échéance ; fausse détente, feinte, ruse avec ces quatre coups qui résonneront comme une symphonie macabre du Destin. Il parcourt un chemin qui n’a plus ni début ni fin, c’est une sorte de cercle qui se referme, un piège étranglant, « où en étais-je? ». On ne peut se protéger de la parole qui engage notre vie et notre mort. Comme Antigone, il s’enterre vivant, le « fatum » est posé dès la première phrase de la pièce. 

 

Tourne-t-il en sens inverse, tentant de remonter le temps, il ne fait que se débattre contre une force supérieure qui a réglé sa mort. Nous entrons dans un contexte de tragédie antique : il n’y a pas d’échappatoire, « c’est ainsi que ça a été distribué », prononcera Antigone dans la pièce éponyme d’Anouilh. Même en se réduisant à presque rien dans un appartement qu’il a verrouillé de toutes les manières humainement possibles, il sait que l’œil de la lampe circulaire est dans sa tombe et qu’elle le regarde. 500 : « je suis au milieu de la mort ».

 

 

Bravache et désespéré, absurdement courageux, il tente  encore de parler, de se définir, mais les mots lui échappent, il s’embrouille, se coupe, des bribes de phrases s’emmêlent en lui. 528, il reste immobile, se rappelle la contemplation d’un arbre, se raccroche à de l’infime. Puis il défie la fatalité en sautant délibérément des centaines de nombres.

 

 

Le texte de Peter Turrini nous met du plomb au cœur. Régis Rossotto le joue dans une douleur telle que sa personne et le personnage semblent ne faire qu’un. 

 

La fin, terrible, nous ramène à la photo de sa femme qu’il brûle : il transforme ainsi une boîte métallique qui recueille la dernière flamme de souvenir avant de contenir les cendres de ce qui n’est que du papier, des mots, un nom, une image, en l’urne funéraire qui sera la sienne.

 

Et se produit le dénouement à la fois attendu et redouté, où après avoir braqué la lampe sur lui, après s’être posé des questions anodines sur son apparence de futur cadavre pour les Autres : « 999, j’aimerais être ailleurs »; « 1000, enfin la fin! ».

 

C’est un texte qui dérange, abordant une thématique qui reste presque taboue chez tout un chacun ; l’auteur ne fait pas de cadeau à la sensibilité ordinaire de la bien-pensance ; c’est un texte magnifique qui nous met en face d’un personnage tragique et caustique à la fois (sa filouterie avec les autres, son goût anarchisant de la pensée contraire et qu’il voudrait libre).

 

MERCI pour ce choix de pièce et d’écriture. Merci à vous, Régis Rossotto, d’avoir conduit notre descente aux Enfers/ en Enfer avec un jeu de comédien sobre, authentique, presque impassible et pourtant lourd de souffrance contradictoire. Vous êtes convaincu et convaincant. Vous nous avez donné l’occasion d’une exploration rude, difficile et tellement belle, du théâtre contemporain. Vous nous avez enrichis de vous et de la découverte de Peter Turrini.

 

Bizarrement, nous sortons de cette représentation secoués mais heureux, portés par une envie d’y réfléchir, séduits par la puissance des mots et  élevés vers cette grandeur du Théâtre qui ne cesse de nous surprendre.

 

 

Surtout, n’oubliez pas de revenir à La Réunion. Il est en vous des trésors d’originalité qui nous interpellent. A une fois prochaine, et cela ne doit être qu’un début.

 

Halima Grimal