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Doberman

Doberman   ///   Du dramaturge Yves Picq, par la Cie "Les Cordes Pas Sages"
Représentation du mardi 11 avril 2019 à 19h30.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la scène, un chien, une sculpture de doberman ; il est placé contre les rideaux qui créent un fond d’obscurité, au centre d’une ligne abstraite qui délimite l’espace, sorte de gardien érigé, évidemment immobile, comme inamovible ; rien d’autre que la concrétisation par une effigie d’un des animaux dits domestiques, et pourtant extrêmement dangereux, dressé pour tuer ou pour protéger un lieu privé, chien du nazisme, animal immédiatement associé à la terreur inspirée par la Gestapo. Il est un personnage sans vie et cependant totalement nécessaire pour la représentation de « l’Ordre des choses ».

 

Les quatre comédiens de la Compagnie  « Les Cordes Pas sages » déboulent par la salle, le pas lourd et cadencé, comme un bruit de bottes. Vêtus de noir, ils se présentent en ligne de front face aux spectateurs, au plus près de la salle. Deux d’entre eux portent sur le bras des sweat-shirts, l’un orange, l’autre jaune : couleurs solaires et printanières en contraste total avec l’ensemble ; les deux vêtements vont couvrir deux futurs personnages, placés à l’extérieur de cette rangée et devenir leur « carte d’identité » : pas de nom, juste une tonalité, et dans une proximité telle qu’ils peuvent être interchangeables. Régis Rossotto et Benoît Miaule tiendront le rôle des témoins ; l’homme en jaune (Florent Terrier) sera « la victime » quand celui que l’on a survêtu d’orange (Thomas Billaudelle) deviendra « l’assassin ». Et un accessoire vient apporter l’arbitraire et l’arbitrage les plus incontestables : une roue de la Fortune (ou de l’Infortune), tournée par une spectatrice, va instaurer une sorte de neutralité et en même temps une détermination radicale à laquelle nul ne peut échapper : les dés ne sont pas pipés, le hasard se transmue en nécessité, le fait divers absolument anodin va se transformer en événement.

 

 

De fait, que s’est-il passé ? Un homme au volant de sa voiture se voit contraint de freiner brusquement alors qu’un autre véhicule s’est engagé dans la même rue, mais en sens interdit, contrevenant ainsi aux règles du code de la route égal pour tous. Des mots fusent, un geste du doigt en réponse, et voici que commence une poursuite acharnée pour obtenir « réparation » ; il faut rétablir les données de la civilité. On apprendra que la future victime, le plaignant, insulté par la provocation d’un « petit doigt dressé » en sa direction, était un promeneur, déambulant avec son chien, un doberman, et qu’il avait vu surgir auparavant une voiture à vive allure, dangereuse potentiellement, si jamais (ce qui ne s’est pas produit) un enfant jouant au ballon s’était trouvé à traverser la chaussée. Il a reconnu en ce malotru au geste déplacé, le conducteur pressé. Un enchaînement de petits faits a dès lors mis en route la problématique de la certitude de son bon droit, et le déroulement impossible à inverser d’une « catastrophe » aboutissant au meurtre. Le mot « fatalité » sera le premier terme prononcé par la future victime : on passe du détail hasardeux à la notion de Destin. Les rôles ont été distribués devant nous : l’Histoire ne peut faillir à son accomplissement. Nous entrons dans le Tragique de l’Absurde.

Entre ces deux personnages, le ton s’élève aussitôt pour une question de terminologie : comme dans tout conflit verbal, quand il s’agit de se remémorer les termes exacts qui ont été prononcés, le souvenir diffère. Et la source du « problème » est à chercher dans la « narration », dans la relation qui en est faite. La « victime » (le comédien revêtu de jaune) évoque son point de vue comme on reprend les phases d’un exposé minutieux ; il revient à l’effroi ressenti, à sa jambe de pantalon qui tremble et trahit son humiliant et dévirilisant émoi, car il est un individu craintif, respectueux des obligations civiques : il est celui qui a fait la supposition d’un enfant heurté, écrasé par un chauffard lancé à pleine vitesse ; il visualise, anticipe, dramatise : un être émotif. Le « futur assassin » s’en tient à une autre vérité des mots : le constat aboutit à un dialogue de sourds, petit tragique quotidien de ce qu’on croit voir et entendre, mais aussi prélude à des bagarres de parking et autres brutalités incompréhensibles de l’extérieur.

Au début du « jeu », les deux personnages sont face à face, mais dans la diagonale de l’espace scénique : sur l’échiquier des possibles, on pourrait parler de la « diagonale du fou » ; tout est biaisé, perverti, par un désaccord indénouable sur le processus d’un micro-événement  qui va devenir le tremplin d’un procès, comme au tribunal, une mise à plat des faits.

Les deux témoins auront un rôle essentiel et antinomique. L’un va se faire le juge d’instruction, puis l’avocat général en arguant sur la nécessité de trancher. Il outrepasse son rôle de témoin pour se lancer dans des diatribes reconstitutives qui ressemblent à un réquisitoire implacable. « Il faut » que le fil rouge sang défini au  début de la pièce se concrétise, la « fatalité » a été enclenchée, pas question de déclencher à l’inverse une réconciliation possible. Son rôle de médiateur ne lui convient pas, il sera le « doigt » du destin, celui par qui tout ce qui a été acquis antérieurement en termes de pacification, et même de connivence entre les deux parties, se pulvérise. Sa « diplomatie » méticuleuse fait place à une grandiloquence rhétorique, une emphase brillante  qui aboutit au verdict. On ne peut que penser à « La Guerre de Troie n’aura pas lieu » de Giraudoux, tous les efforts d’entente volent en éclat et les rouages du pire s’encastrent, le massacre deviendra réalité ; on ne peut rien contre cela, les efforts tentés pour y échapper ne sont que temps perdu et vain délai, le Destin est une force majeure, c’est écrit ainsi ; et il suffit de bien peu pour revenir  au point de départ, la chronique impitoyable d’un meurtre vengeur qui sera la clôture d’un débat où la condamnation est inéluctable.

 

Les témoins posent question : celui qui s’interpose et qui veut faire jaillir la vérité n’accepte pas de constater : « en somme, il ne s’est rien passé ». Que devient-il si son intervention rhétorique s’efface par le constat d’une ressemblance presque amicale entre les parties en présence ? Il incarne l’orgueil humain, la vanité de celui qui veut « entrer dans l’Histoire ». Mais il permet aussi de revenir à la remise en question de toute cause : comme chez les Sophistes, il n’est pour lui de vérité une, immobile ; tout est multiple et la logique autorise un retournement de l’argumentaire ; le questionnement invalide la conclusion et tout peut être repensé selon un autre regard. Il est donc celui par qui le « scandale » de l’indéfinissable arrive, il « détricote » ce qui a été décrété, il dérange, pousse à une reprise du débat, sorte de Socrate à la maïeutique mortifère ; à force de vouloir expliciter, il remet en place la « fatalité » et hâte le meurtre annoncé.

 

 

Le deuxième témoin est muré dans le silence et la non-intervention. On pourrait penser qu’il ne veut pas prendre de risque et que son attitude est un déni de responsabilité. Mais on peut aussi se dire qu’il « est celui qui sait », que les mots s’envolent dans l’inanité du monde, que tout est agitation absurde et que s’accomplira la prédiction qui aura été le présupposé de toute la pièce.

Et quelle pièce ! Yves Picq nous emmène dans une reconsidération de l’existence, de sa fragilité, de sa sottise. La critique sociale qui sous-tend le texte nous remet à notre place de pantins gesticulants.

Un grand MERCI à vous quatre de nous faire pénétrer dans cet univers où la mise en scène très épurée, presque réglée selon une géométrie des placements, met en valeur les mots d’un texte superbe aux envolées oratoires terribles interrompues de prosaïsme tatillon : le miroir de nos ratiocinations,  de notre jactance vaniteuse, de notre grossièreté dont nous perdons la conscience. Un grand et très beau moment de Théâtre.

 

Vous êtes venus avec votre humanité et nous avez donné en partage le souci d’une haute exigence qui nous grandit tous. Pour tout cela, l’île s’ouvre à vos propositions et nous souhaitons vivement  votre prochain retour parmi nous.

 

 

Halima Grimal