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Ma Parole

Ma Parole  ///  de et par Vincent Roca

Représentation du  Vendredi 12 avril à 20h.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A regarder la scène, on voit bien les trois espaces, non pas vraiment de jeu, mais de placement, pour porter vers les spectateurs une « parole » que l’on attend avec beaucoup d’impatience ; trois façons d’être ce porteur de mots que nous connaissons bien, que nous demandons et redemandons, séduits que nous sommes par ses facéties linguistiques et lexicales. Ce qui permet aussi un large espace de déambulation, de mise en scène par le mouvement, de toutes les circonlocutions verbales et autres trouvailles dont Vincent ROCA est le brillant ambassadeur. Pourtant, un élément peut surprendre : la chaise, au centre, est tournée à l’inverse de ce que l’on présuppose un prélude à la communication.

 

De fait, le spectacle titré « Ma Parole », commence comme une sorte de bouderie, il nous tourne le dos, refermé sur lui-même, alors que résonne une musique classique, funèbre comme un requiem. « Je préfère commencer à me taire de mon vivant ». Propos d’ascète, d’ermite, de reclus. « Je donne ma parole ». Et déjà, il se retourne vers nous, il a « beaucoup trop de mots », ça déborde de lui comme une crue verbale, il se surprend, « Ah oui, je me vois venir », il semble résister, être dans une sorte d’hésitation, « pourquoi tel mot plutôt que tel autre » ; mais il est lancé, les segments énonciatifs se mettent en marche prononçante et la verve qui caractérise Vincent ROCA se met en ordre, en désordre de jeux d’oralité à tout dire, de système métaphorique en maîtrise du double sens, un art très personnel de déjouer les rouages et les pièges de la langue française qu’il possède absolument et qui le possède mêmement.

 

La phrase peut être très longue, « les mots lui poly-sèment à tout va », des juxtapositions, des allusions, il mène la langue en une joute où tout fait mouche. De l’art de la transmutation des sons à la collusion des à-peu-près, le propos demande une attention constante, surtout ne rien manquer, ne pas être à la traîne d’une signification, une concentration que le rire ne cesse d’effriter mais qui ne se relâche jamais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce spectacle a le mérite de reprendre et de ré-agencer des moments de « parole » (la qualité est telle qu’on ne peut parler de sketch ni de stand-up), passages cultes qui sont des références, renouvellement dans la façon de glisser d’un « texte » à l’autre, tout est naturel, sans sur-jeu aucun ; c’est volubile, volatile, versatile ; le souffle est étonnant, à se demander quand et comment il respire : il nous tient en haleine et nous haletons à le suivre sur les sentiers d’une folle créativité, où le brillant  rivalise avec le brio.

Il faut dire que la régie pose sur lui un éclairage de fable vivante, il est comme auréolé, cheveux mousseux et barbe seigneuriale ; il porte un manteau noir doublé de rouge, un chapeau-clac qui devient haut-de-forme, et aussi des gants blancs. Il semble ainsi un magicien de cabaret, un prestidigitateur élégant venu en soirée faire honneur à une assemblée ; il est un illusionniste parfait dont la bouche d’or souffle un Verbe à tout rire.

Comment résister à ce qui est à la fois un face-à-face de mots et une sorte de poème sur le temps qui passe, juste une énumération de termes opposés et juxtaposés : « Le début, le défunt/ Arbre généalogique, marbre nécrologique… En cloque, et claque !.... Un fœtus, infarctus… ». C’est devenu un « classique » ; mais quel plaisir de réentendre ce martèlement minimaliste, et si précisément et caustiquement significatif ! C’est sec, net, définitif et percutant.

 

Vincent ROCA excelle aussi à parodier des textes de référence. Dans notre mémoire d’auditeur, il vient bousculer les mots et Alain Souchon est repris ainsi : « Folle santé mentale/Soif de gardénal/ Plus d’envie plus d’encéphale…/ Faiblesses uro-génitales ». 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Art de reproduire en mots le « parler avec les mains des Italiens » : dans le texte sur la routine du dîner au restaurant qui immanquablement finit à la pizzéria, il se lance, pour expliciter sa « câpro-phobie », dans un labyrinthe de conditions, remontant le temps à douze générations, le démultipliant en situations loufoques, en affirmations immédiatement prolongées ou contredites pour qu’il n’y ait pas de malentendu ; il reprend ainsi un procédé propre à Molière, un étourdissement, un assaut rapide, à la rapière des mots, tel Sganarelle, dans le « Médecin malgré lui », pour conclure parallèlement, parodiant le « et voilà pourquoi votre fille est muette » par « Voilà pourquoi je ne dis rien et voilà pourquoi on dit que je ne suis pas compliqué ». Citation par la logorrhée qui nous submerge et le présentatif d’une affirmation sans contradiction possible.

Entre temps, Vincent ROCA revient à « son » bureau et s’attache à une étude maniaque, quasi paranoïaque, avec numéros de pages et définitions à l’appui, du dictionnaire. C’est diaboliquement précis et surtout exact et nous sommes invités à vérifier. Son goût ironique des conjugaisons revient comme un extrait de florilège démentiel et qui dénote autant de connaissances que d’inventivité grammairienne : « Eussiez-vous imaginé un jour que les alpinistes crevassent… Que les décolorées rouspétassent… Que certaines cognassent comme les hommes »… ? L’imparfait du subjonctif nous subjugue toujours autant. De même le passé simple : « vous klaxonnâtes puis vous vous tûtes… A la pierre ponce vous épilâtes… Autour de Rousseau ils virevoltèrent… »

 

Mais nous pensons que le sommet est atteint en évoquant Marcel Proust et les sept tomes de « A la Recherche du Temps perdu » ; sur un rythme déchaîné, avec une aisance époustouflante, une élocution qui fait la part belle à la distillation de chaque mot, un rythme soutenu qui à aucun moment ne faiblit, Vincent ROCA dévide l’écheveau d’une phase unique qui, écrite en police 12, ne couvre pas moins de trois pages ; après de savant détours vers le frigidaire Indesit qui meubla les appartements d’une certaine époque, après les allusions obligées du côté de chez la Tante Odette, puis à Vasarély par le biais d’une comparaison, puis à la marque Fleury-Michon, après une argumentation lexicale sur le bienfondé de la création du mot « plafondal » pour faire le pendant à tout ce qui est mural, il en vient à conclure que le prénom de Marcel convient parfaitement à Proust et qu’on n’eût pas pu formuler un Gaëtan Proust, et encore moins un Kevin Proust.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Son phrasé rapide nous laisse muets d’admiration, tout est dit, jusqu’au plus absurde, et, dans cette critique de la complexité, Vincent ROCA prouve un art délirant et consommé de la digression ; il parvient à une logique implacable du mot pour le mot comme du mot pour un autre.

Ce qui est également spectaculaire chez cet artiste étonnant, c’est son énergie qui semble inépuisable. Il est sur scène comme chez lui, il nous embarque, nous arrache à toute routine de la pensée pré-formulée. Il se donne au spectacle avec une sorte de jubilation, il irradie sur scène et c’est un grand dispensateur de bonheur.

C’est plus que remarquable. C’est génialissime ! Et tellement généreux !

BRAVO ! MERCI ! Les mots nous manquent pour rendre compte exactement de l’intensité, de la maestria et de la légèreté avec laquelle vous vous jouez des choses, de la vie et de toutes les modalités de l’exprimer. Vous nous donnez la preuve que l’intelligence n’est pas une illusion, mais un talent magistral !

 

Formidable soirée que celle passée en votre compagnie, chahutés et enchantés sous votre houlette. Vous savez à quel point notre île vous est acquise, combien nous sommes nombreux à vous réclamer sur nos scènes. A l’immense plaisir prochain de vous revoir et de vous écouter nous en conter sur notre langage pipé dont vous démêlez si bien les détours retors. 

 

 

Halima Grimal

au nom de tous les spectateurs présents à cette fête du texte.