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L'Effort d'être spectateur

L'Effort d'être spectateur /// De et par Pierre Notte
Représentation inaugurale du samedi 27 avril 2019 et dimanche 28 avril 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.
affiche et photo de Pierre Notte

Et soudain, je l’aperçois, parmi les spectateurs, vêtu à l’arrache d’un survêtement noir dont on sent qu’il a été porté, le genre de vêtement qu’on affectionne et qu’on garde précieusement, pour « être bien chez soi », un truc confortable, plutôt informe. Mais oui, c’est bien LUI, Pierre NOTTE, qui se mêle au public comme s’il en faisait partie, un individu lambda qu’on ne peut remarquer tellement il nous ressemble (car on le sait, depuis Paris et Landernau, seuls les « ploucs » s’habillent pour sortir), c’est le décontracté chic qu’on repère entre soi. De l’art de jouer à devenir spectateur avant de nous expliquer que cela demande un effort.

Total naturel, décontraction, jeu de l’anonymat, ce qui contredit déjà le titre : c’est facile d’avoir l’air d’être un membre du public, dans le brouhaha de l’attente ; en fait, la représentation a déjà commencé par une facétie innocente qui met à mal l’idée que chacun se fait d’un comédien, un être particulier, inaccessible, apprêté pour tenir un rôle et nous faire pénétrer dans un univers factice auquel on fait semblant de croire.

Quand Pierre NOTTE monte les quelques marches qui mènent au plateau, personne ne bronche, tout le monde prétend le connaître, mais bien malin celui qui saurait le désigner et  dire QUI il est vraiment.

Quand il arrive, sans avoir modifié d’un iota son apparence, au devant de la scène, et qu’il affirme sous une forme négative qui fait écho au peintre Magritte : « je ne suis pas comédien »… « Je ne suis pas sûr d’aller jusqu’au bout »… « Ceci n’est pas un spectacle », enfin, on le reconnaît tel qu’en lui-même ; et d’aucuns doivent se dire : « quand même, il aurait pu endosser un costume »… Et c’est ce qu’il fait, en se déshabillant ; il se dévêt, et son apparence théâtrale se dévoile, peu à peu (il n’y a aucune raison de précipiter les choses, tout est dans le suspens), on le redécouvre élégant, simple, sobre, une silhouette de danseur, pantalon noir à bretelles, tee-shirt idem et chapeau haut de forme : on pense à Fred Astaire et on se rend compte qu’il nous a déjà embarqués pour un drôle de voyage de mots, et même qu’il nous mène en bateau.

image de pierre notte

Et tout est jeu : un duo improvisé avec la jeune femme venue remercier tout le gotha local et les partenaires sponsors pour ensuite énoncer une longue liste des devoirs du bon spectateur durant une représentation ; il tente de la déstabiliser tout en charme et en douceur, et prend surtout le contre-pied de tout ce qu’elle est en devoir de déclamer comme une litanie obligée avant chaque spectacle.

Sur scène, presque rien : une sorte de guirlande lumineuse qui s’accroche aux cintres et dans laquelle est dissimulé un révolver qui aura pour unique utilité de démontrer que dans une pièce de théâtre l’intrigue se résume souvent en trois propositions, un gadget pour faire vrai et qui fait feu de notre crédulité. On aperçoit un tabouret, une paire de chaussures de femme en lamé très clinquant. D’autres objets semblent placés pour ne pas être identifiés et que tout ne soit pas interprétable immédiatement, non, pas d’a priori. Et enfin, une chaise sur laquelle Pierre NOTTE s’assied, à distance ; « je vais être pénible », avait-il annoncé ; et là, « si vous croyez que je comprends ce que je dis ». Il joue à ne pas jouer sur le ton d’une (fausse) confidence aux spectateurs intelligents (forcément) que nous sommes ;  or, en nous donnant à observer un cerceau, totalement incongru dans ce qui doit être une conférence, mais pas vraiment quand même, il met sur le même plan la personne assise dans un fauteuil inconfortable (comme c’est le cas dans tout théâtre) et un porc : nous partageons la même capacité de ne rien voir quand il n’y a rien.

Nous sommes sa cible (« On » fait partie du titre) et il faudra faire un « effort ». Faire travailler notre imagination et mettre en scène un décor qui n’existe pas et qui reste irreprésentable. Lutter contre l’ennui, l’envie de dormir (d’où la douleur dorsale occasionnée par toute assise prolongée dans une salle de théâtre). Avoir bien clairement à l’esprit la raison qui a motivé notre présence à cette représentation-là de cette pièce-là. Être bien conscient de la spécificité d’un langage qui contredit celui que nous employons dans toutes les circonstances de notre vie et le  ressentir comme une « libération », une différence, une sorte de rébellion.

Ce pourrait être un argumentaire énumératif et explicatif, émaillé de citations, une « vraie conférence », comme celle qu’on lui a demandé de faire un jour à Tokyo. Mais Pierre NOTTE a l’art de l’interruption, de la digression, de l’inattendu : on entendra Adamo chanter en japonais son succès d’antan « Tombe la neige ». Et il faut imaginer le phénomène climatique, même si techniquement, des boules de coton et des effets de lumière peuvent produire une assez belle proposition.  Que se passe-t-il sur scène au moment où le comédien, qui « n’en est pas un », se veut conférencier qu’il n’est pas, qu’il n’est plus ? Il a enfoncé ses mains dans des gants de boxe rouge ; le rouge est une couleur qui hante son théâtre et crée une harmonie spécifique. Pourquoi des gants de boxe ? Eh bien, pourquoi pas ? Ce qui donne un côté burlesque, personnage de cartoon empêtré de lui-même mais capable de petites performances musicales qui normalement nécessiteraient un doigté léger et précis. Ce qui détourne aussi les citations de leur abstraction conceptuelle philosophico-ronflante : « C’est par le manque qu’on donne à voir », dixit Marguerite Duras. Ce qui contredit donc le sérieux de tout ce qui relève de la nécessité du sens, du jeu, du « comment être en scène ».

Mais surtout, chaque accessoire nous détourne des mots et du texte : l’objet, dans sa réalité, absorbe notre attention, notre concentration, et abolit le postulat préalable selon lequel, pour assister à une représentation, il faut se montrer apte à écouter et à voir, même l’invisible, même l’incompréhensible. Et cela jusqu’au moment où Pierre NOTTE nous assène que la vérité du jeu chez le comédien vient de son « trou du cul », provocation à la façon d’Antonin Artaud, lequel a pu affirmer que « là où ça sent la merde, ça sent l’être ». Propos aussitôt contré par l’utilisation des accessoires vestimentaires : son chapeau brandi dans une lente ronde dansée laisse échapper des feuilles de papier doré ; nous apprécions l’imagerie de l’illusion tout en sachant pertinemment que tout ce que vous venons voir relève du faux-semblant et de l’imitation qui peut conduire à la magie, voire à la féérie. Le serpent des arguments se mord la queue. D’où la réutilisation du cerceau comme un jeu des années soixante, le fameux « houla-oup », et on admire la performance de Pierre NOTTE à dire une phrase essentielle et longue tout en ondulant des hanches, c’est-à-dire en brisant le jeu par une fausse danse acrobatique qui faisait la joie des cours de récréation, le nec plus ultra du tortillage de fesses, concours de durée sur l’inutile imité des Américains.

image de pierre notte

Pierre NOTTE manie l’ironie et l’art du paradoxe. Il se déséquilibre, debout sur un tabouret tournant, perché sur des talons de femme mesurant bien dix centimètres. Vraie fausse mise en danger : Il prend au premier degré le péril (limité) de se casser la figure alors qu’un comédien qui se met en danger est celui qui se dédouble et finit par se vivre en son personnage et par intégrer ledit personnage dans son rapport au vécu.

Chaque propos sérieux (ou prétendument tel) est taillé en pièces par l’objet, l’accessoire, où le détournement choquant de la nudité sur scène. Le spectateur est un voyeur et si le corps est dévoilé dans sa totale intimité, il ne verra que cet aspect racoleur de la mise en scène, oubliant le contenu de la pièce : gorges chaudes garanties en sortant du lieu sacré de la rencontre théâtrale. Manquée s’il en est, dans le cas cité à l’instant.

Tout cela continue de sembler structuré, tel un cours à la pédagogie surprenante et décalée sur l’effort d’être spectateur, apprentissage ardu, « scolarité » assumée née d’un déclic, mais Pierre NOTTE nous embobine dans une série d’anecdotes, il nous distrait de lui, nous amenant à une sorte de presse people à tu et à toi, des petits ratages, des coups de griffes, une courte liste de drolatiques et minuscules événements survenus durant répétitions ou représentations.

Il apparaît qu’au cœur du texte qui jaillit de lui avec une aisance diabolique, au creux de ce plaisir d’être là et de dire son expérience (amour) du théâtre, se construit aussi un double jeu : la dérision et, mêmement, l’autodérision. Pierre NOTTE démultiplie les fils d’Ariane et les ficelles de la mise en scène en un maillage arachnéen qui enchante et stupéfie. D’où lui est né cet humour élégant jusque dans l’évocation des aspects les plus prosaïques ? Cette légèreté à parler de choses graves, sorte d’ivresse du dire et de rire de soi, cette honnêteté rouée à faire confidence de ce qui devient vrai uniquement parce que c’est lui qui le dit ? Mise en abyme des citations proposées avec un fond d’irrévérence jubilatoire, complexité décousue par un fond d’ambiance de cabaret ; provocation de soi exigeante en diable ; charme de la parole, du mot, de la façon de bousculer les spectateurs ; c’est comme un jeu de bascule, une oscillation entre la profondeur d’un « discours sur » et la déconstruction sur le vif, improvisée mais érudite, puissante et savoureuse, de tout ce qui est réflexion. Seul demeure cet élan oratoire final : par le théâtre, se crée une quête de la Lumière pour tous et pour chacun, objectif essentiel auquel doivent œuvrer tous les acteurs politiques.

Que dire après une telle performance de la parole non performeuse, authentique et drolatique, véridique et joueuse ? Que dire de votre générosité à vous prêter, presque une heure durant, à un « bord de scène », disponible, avenant, sans fatigue apparente, passionnant et drôle et toujours prêt à donner de vous-même, jusqu’à quel épuisement transmué en nécessité de partager, de se dire pour mieux dire ?

Bien sûr, au nom de tous les spectateurs qui ont fait « l’effort » curieux et heureux de venir vous voir, vous écouter, vous qui avez si bien su nous divertir de votre propre propos par une inventivité qui est votre signature particulière, un immense MERCI ! Maigre mot, mais en dépit de son insuffisance et de sa banalité, au nom de tous, et au-delà de tout, oui, MERCI ! Ce fut un superbe moment de grâce.

                        Halima Grimal

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