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Race[s]

Race[s] /// De et par François Bourcier.
Représentation du lundi 29 avril 2019.
Théâtre de Pierrefonds.

photo de François Bourcier

La scène est ouverte aux regards, un décor simple, une table enjuponnée de blanc, sur laquelle ont été placés deux bocaux et deux livres, il y a là quelque chose de scientifique mais rien n’est décryptable au moment où la pièce commencera. Deux fauteuils drapés de rouge écarlate encadrent en symétrie ce meuble à transformation dans l’imaginaire de la représentation : barre de démonstration dans une sorte d’université qui ressemble à un tribunal, estrade, table où un bon repas a été servi et où se tient une de ces conversations, sorte de controverse, entre gens de savoir, des penseurs reconnus, ou encore socle de statue ou bien laboratoire d’expérimentation ; cet élément du décor se prête à toutes les situations traversées au nom de l’Histoire d’un mot, la dissection du terme « RACE ». De fait, François BOURCIER va faire revivre et mettre en scène un des concepts les plus fondateurs de la géopolitique occidentale, la supériorité supposée et autoproclamée de la « race blanche » et son expansion dominatrice sur le reste du globe.

Seul en scène et démultiplié dans ses interventions, François BOURCIER endosse tous les rôles de tous les savants de profession dont la force oratoire et le Verbe péremptoire s’édifient sur des démonstrations scientifiques à une époque donnée, et restent donc engluées de la pensée en vogue à ce moment-là. On peut déjà parler de challenge, de défi et de performance. Il est à la fois lui-même, le comédien engagé, et, en tant que tel, il donne chair et corps aux philosophes de la discrimination : il reprend (une voix off nous le dit en avant-propos, comme un avertissement au spectateur, une phrase clé qui est le moteur de tout ce qui sera joué sur la scène) des extraits de textes authentiques. Sur le plateau, la Vérité historique dévide son câble de pensée immonde, celle que les victoires militaires et la colonisation ont validée, une vérité de vainqueurs qui se justifie par le sentiment unilatéral de la supériorité innée.

Et tout commence de façon frontale, violente et nécessaire : en fond de scène, un immense écran permettra la projection d’images d’archives et là, en ce début de représentation, nous sommes au procès de Nüremberg, nous assistons à l’exécution d’Alfred Rosenberg, pendu, la tête encagoulée de noir : images filmées par des reporters de l’époque et qui montrent la constatation de la mort d’un des plus grands bourreaux de l’espèce humaine, le théoricien du nazisme, dont Hitler s’est inspiré pour écrire « Mein Kampf », copie brouillonnée d’un texte puissant, dont la rhétorique pervertie a convaincu des nations entières.

Ces projections doublent le jeu de François BOURCIER et font du spectacle un essai fulgurant, un réquisitoire implacable, une démonstration au-delà des mots, de tout ce qui aura contaminé le monde, comme un virus pernicieux, reptilien, démoniaquement habile et efficient, l’idée d’une race pure, unique, possédant intrinsèquement les données de sa supériorité.

Le propos de la pièce revient sur les pas des grands auteurs antiques, de Platon à Sénèque : sont ainsi reproduits les arguments de populations qui ont dominé tout le Bassin Méditerranéen, les vaincus des grandes conquêtes triomphantes n’étant que des « barbaroi » et les étrangers réduits par l’appellation de « métèques ». Et déjà apparaissent les concepts d’éliminat on de l’anomalie génétique et de l’avortement contraint.

François BOURCIER se travestit de très peu d’accessoires pour s’incarner en personnage de l’Antiquité, un large tissu blanc, une fibule, un drapé froissé, une perruque et on va à l’essentiel ; il se transfigure et pénètre, par une apparence d’approche et non de costume constitué, en un être qu’il n’est pas, car il s’agit bien d’un théâtre engagé, d’un théâtre de dénonciation qui est en même temps un regroupement exact de ce qui a été proféré, écrit, et suivi politiquement. L’accessoire permet un accès à une époque, suffit à la ressemblance ; le jeu fait le reste, c’est-à-dire le Tout, par la posture, la démarche, le détail clé, et surtout la voix, l’articulation, l’intonation, et le poids du discours emprunté.

Car le texte est aussi un « costume » ; il provient d’une incontestable réalité passée où chaque mot, tel le prognathisme des Noirs, toute réflexion sur la mesure de la capacité intellectuelle en fonction de la forme du crâne, toute affirmation d’un Ordre de l’Univers selon une inégalité de fait, enclenchent une démarche progressive à travers les siècles vers la notion d’eugénisme, d’une loi de la Nature qui tend à réguler les populations grâce aux épidémies qui déciment les pauvres et fait de la mort un besoin incontournable comme arme de protection de la beauté blanche ; tout cela, concourant à l’idée d’atavisme (donc de criminalité innée, inhérente à la disgrâce de la différence), débouche peu à peu sur la décision de stériliser, de déporter les « dégénérés » qui ne sont que déviance, de les éliminer comme des « bêtes féroces et impures », et sur un protectionnisme acharné à préserver la « race » blanche. Le mot « racisme » fait son apparition. Se crée l’expression de la « Lutte des races » qui pourfend l’Autre dissemblable et le réduit à un bétail ; le handicap est une tare qu’il faut exterminer.

François BOURCIER est successivement chacun et tous les acteurs de cette monstruosité, dans une succession rapide de métamorphoses à vue, avant de mettre tous ces oripeaux dans un sac poubelle et de le jeter vers les coulisses. Il lui faut bien du courage pour revenir au propos vêtu en officier nazi et énoncer, au-delà de la ligne d’un parti politique, la notion de Mythe national, le mythe du sang qui transpire l’orgueil de soi et la volonté de soumettre le monde à ce Diktat. En 1948, on prononce la fameuse phrase qui court sur toutes les lèvres : « plus jamais ça » ! Plus jamais cette guerre du Nord contre le Sud, du Blanc contre le « Nègre », de l’Aryen contre le Juif.

Plus terrible encore est de montrer par l’image, et donc des morceaux d’actualité, le renouveau des extrémismes de droite, la force croissante des populismes, la pensée décérébrante d’une doctrine assénée qui n’admet pas le débat. Tout peut donc recommencer. Et, debout, sur la table centrale, comme une statue, le bras levé en salut hitlérien, le Comédien se fige, sorte de figure de proue d’une catastrophe annoncée, une croix gammée collée sur la poitrine. Sur l’écran défilent les chiffres de la Mort de peuples exterminés au nom d’un concept, des millions de martyrs simplement coupables d’être nés.

La représentation plongerait dans le pire des désespoirs si, au bout de cette liste macabre et ignominieuse des crimes commis contre l’Humanité, François BOURCIER ne semblait tout à coup s’éveiller d’un cauchemar ; il arrache ce qui le transformait en instrument protéiforme et talentueusement convaincant ; il se remet en place dans la vie des hommes de bonne volonté et sur fond d’images, reprend avec une conviction lourde d’émotion les mots de Martin Luther King : « I have a dream ». Homme et comédien mêlés, l’espérance vient comme un baume nous délivrer de la tension silencieusement atterrée que l’écriture de la pièce a fait planer tout au long de cette représentation.

Un silence pesant qui remet en mémoire ce que l’on ne doit surtout pas oublier. Mais aussi un silence admiratif devant cette performance d’acteur qui ne cesse de se changer en d’autres que lui, en monstres qu’il abhorre.

C’est magnifique, terrible, et tellement impressionnant. On ne sort pas indemne du spectacle mais le projet, le propos de cette pièce et la dimension de l’interprétation par François BOURCIER nous convainquent, nous persuadent, nous consolident. La prise de risque est belle et l’on ne peut que s’incliner devant le courage et le talent. BRAVO et MERCI pour cette quête tenace d’un théâtre politisé qui secoue le confort intellectuel, qui porte à la réflexion et enthousiasme. Vous êtes un grand passeur de valeurs humaines militantes.

Il est bien peu de mots pour vous signifier combien l’on sort grandi d’un tel spectacle. Il nous reste à espérer de pouvoir, grâce à vous, ressentir de nouveau, quelque jour, le plaisir douloureux d’un théâtre de la tragédie d’être Homme. Notre île, qui a tant souffert de l’Histoire et de ses aberrations, vous attend.

                        Halima Grimal