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Tu seras un homme papa

Tu seras un homme papa /// De et par Gaël Leiblang.
Représentation du 30 avril et du 1er mai 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

Photo de Gaël Leiblang

Le spectateur est tout de suite comme happé par le vide de la scène, un vide en clair-obscur, avec, au centre, comme abandonné, ou en attente, un tabouret. On ressent une forme de désolation qui ne dit pas son nom mais qui perdure. Oui, une durée douloureuse où le propos du spectacle va nous entraîner, nous enchaîner, jusqu’au bout : la vivre par le biais d’une représentation jusqu’au bout de ce que « Cela » a été.

 

Paradoxalement, lorsque l’auteur et comédien Gaël Leiblang fait son entrée en scène, on est projeté dans l’ordinaire de la vie familiale : un homme accompagné de ses trois filles achète des pains au chocolat, on dirait une sortie d’école, c’est le goûter, la récompense quotidienne et la détente joyeuse, tonique, avec papa. L’imagerie des jours innocents.

Et ce sera le point de départ de toute la construction de la pièce : un long flash-back sur des années auparavant, avant la naissance de la troisième, la petite Gabrielle. Le temps d’un court dialogue, et s’incruste la lancinance d’un passé proche qui taraude, au détour de chaque jour, la mémoire de ce père apparemment heureux. Chaque achat, chaque geste avec les trois fillettes le renvoient à l’absence : quelqu’un qui aurait dû grandir dans ce noyau familial, quelqu’un à jamais disparu mais qui marche sur le temps de la vie, la dédouble, la trouble encore et toujours.

L’argument de la pièce « Tu seras un Homme Papa », c’est le deuil effrayant et qu’il faut pourtant parvenir à faire pour dominer la catastrophe qui s’est abattue sur cette famille-là, une naissance à deux mois du terme, un grand prématuré, celui qui portera le nom de Roman, un calvaire sur lequel il va falloir mettre des mots pour que, au-delà des émotions atroces, se fabriquent un sentiment de manque supportable, un souvenir, et surtout une mémoire.

Comment, au théâtre, rendre compte de l’éternisation de l’attente quand les diagnostics se succèdent pour énumérer tout ce qui fait défaut à ce petit être qui n’a pas eu le temps de se développer dans le ventre de sa mère, un enfant, un fils, là, né, vivant, mais tellement handicapé, inachevé comme une esquisse d’existence ? L’écriture est centrée sur l’unique point de vue du père, en courtes évocations de ce qu’il voit, perdu dans l’univers hospitalier comme sur une autre planète, et, surtout, par le biais de fragments, de moments, des questions, des phrases, des échanges en bribes : tout est morcelé. Il n’y a de continuité que dans la temporalité objective, quel jour Roman est venu au monde, la succession de chaque matin porteur d’une nouvelle pire que la veille, et puis les dates du calendrier.

Tout est dialogue avec l’Autre - épouse, médecin, infirmière – car l’intensité des émotions encaissées comme des coups du Destin est telle que nul mot n’est suffisant pour les aborder. Et puis, il reste pour écrire ce spectacle, ce que le cerveau a pu et su enregistrer, le peu qui semble compréhensible, des termes médicaux jusque là inconnus, ce qu’on occulte dans la sidération, ce qui s’efface par l’angoisse. On ne peut que saluer ce choix de pudeur qui s’est imposé à Gaël Leiblang, qui relate par le presque rien l’intensité de l’intolérable horreur de devoir faire face à une réalité qui nous dépasse : l’impossibilité pour le grand prématuré d’envisager une existence consciente, l’accumulation des handicaps qui vont programmer des interventions torturantes ; et le pire du pire, décider de ne pas pratiquer d’acharnement thérapeutique, c’est-à-dire mettre à mort la chair de sa chair, sonner le glas d’une vie qui déjà était un véritable martyre.

Pour la mise en scène, vu la profession antérieure du comédien en tant que journaliste sportif, comme son père lui en a donné la vocation, s’est introduite, telles une nécessité et une symbolique, la pratique du sport : la course vers la vie au moment de l’accouchement, la boxe comme un combat et une esquive du knock-out, le canotage car on « rame », on lutte contre le courant qui nous attire vers des « rapides », des obstacles énormes ; et cette métaphore du sport restitue la peur incommensurable de devoir choisir, pour faire face à la Fatalité du malheur intime, de se priver d’une paternité avérée, concrète, choisir en conscience la paix de la chair de l’enfant, sacrifice essentiel puisque l’adulte s’annule et se mutile de son fils  souffrant. Acte d’amour s’il en est.

Tout est juste dans la facture de la pièce et particulièrement ce moment où le sportif allongé sur le ventre, rampe, déshumanisé, alors que si l’on projette cette vision à la verticale, il est cet alpiniste prométhéen qui puise dans ses dernières extrémités le courage de surmonter cet Everest de la douleur.

Tout est vrai, sobre, puissant. Gaël Leiblang mime des scènes indescriptibles, irreprésentables, avec une immense délicatesse, grand corps empli de douceur diaphane pour toucher le tout petit, si petit, bien trop petit pour survivre. Une grande émotion a envahi la salle.

Cependant, il faut toujours questionner la notion même de théâtre ; vaste débat me dira-t-on. Oui. La scène est-elle le lieu d’une confession/restitution si intime ? Y a-t-il eu véritablement « spectacle » ou n’est-ce pas plutôt une communion/célébration de l’Humain ? Il nous semble qu’une relation autobiographique ou qu’un témoignage écrit, quelle qu’en soit la forme, auraient été plus congruents. Malraux s’opposait au « déballage » de ces « misérables tas de petits secrets » : avait-il vu juste ? Le fait littéraire - et théâtral - doit-il devenir la narration linéaire d’événements porteurs de grande détresse que nous vivons en famille ?

La question reste posée. Car il ne faut surtout pas négliger le dénouement de cette pièce : la petite dernière, née après le drame, se prénomme Gabrielle, « ce qui signifie en hébreu : la capacité à surpasser ». On revient alors à la saynète de l’introduction, les trois pains au chocolat sont achetés, le papa des fillettes y ajoute « un éclair au chocolat », parce qu’il aime ça, tout bonnement. Il est donc apte à goûter de nouveau le plaisir d’être là, à ce moment-là, avec ses trois enfants et de partager avec elles la simplicité agréable et bénéfique d’un temps de gourmandise. Boris Cyrulnick  parlerait de résilience. Oui.

Monter sur scène et revivre dans ses mots une telle catastrophe personnelle donne foi en l’Homme et relève de ce courage, de cette audace d’exister qui font l’admiration. Bravo et respect pour ce que vous donnez de vous et pour cette façon d’immortaliser à jamais Roman dans une mémoire partagée.

Au plaisir de vous revoir, professionnel et si humain, sur nos scènes !

                            Halima Grimal