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Pigments

Pigments /// De Nicolas Taffin par la Compagnie C-Komplet.
Représentation du 1er au 2 mai.
Théâtre de Pierrefons à Saint Pierre.

photo du spectacle

Le titre de la pièce reste énigmatique, même si, sur le plateau, un espace se détache, un chevalet, des toiles vierges, d’autres en voie de réalisation, et des revues d’Art, un sacré désordre envahissant, complété par des cordes tendues entre deux pans gris, auxquelles sont attachés des esquisses, des dessins et des reproductions de tableaux, comme source d’inspiration. « Pigments » serait donc l’évocation de la peinture traditionnelle lorsque les artistes fabriquaient leur matière première avant d’en vérifier l’effet en peignant. Il y a là quelque chose de noble, l’Art de reproduire, de créer, de s’inscrire dans un mouvement ou au contraire d’innover, d’être à l’avant-garde de la modernité ; mais il demeure une notion d’aléatoire, lesdits pigments pouvant réagir et interagir différemment selon le support, le moment, le degré d’intensité, le dosage.

 

Pourquoi ce titre qui interpelle et suppose déjà une double lecture de la représentation ? Tout va se jouer entre deux personnages : Chloé, artiste peintre en devenir, exubérante, enthousiaste, rayonnante de joie de vivre ; puis Nicolas, neurologue, qui ne connaît de la peinture que la force créatrice de sa compagne, vêtu d’un costume strict, chic et de bon ton, une serviette pleine de documents à la main et visiblement amateur de lecture. Ils s’aiment : tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ils sont antinomiques ? Peut-être sont-ils simplement formidablement complémentaires.

Il y a donc ce que l’on voit, ce que leur intimité donne à voir, un amour parfait qui dure depuis plus de trois ans, 8732 textos plus tard. Mais quel est véritablement l’espace intime réservé à Nicolas ? La peinture semble le dévorer et d’une certaine manière le soumettre à la fantaisie explosive de Chloé ; elle est le désir, le délire, elle le crayonne, le modèle au rythme effréné de sa créativité. Nicolas planifie même les sorties au cinéma, il est prêt, l’attend, en avance sur le temps, alors qu’elle se prépare à l’arrache.

Et là où la communication par textos, des mots sans présence, de la littérature de roman de gare où l’on pense dire que l’on aime, une formulation codifiée pour tous les couples, car cette forme d’échange instaure habitude et conformisme, jusqu’au principe de réalité le plus banal (achète-moi des mouchoirs), leur semblait un sommet d’expressivité amoureuse, cette forme de discours sera le révélateur de la fausseté, du dérapage, de la trahison : les textos que l’on garde de façon fétichiste pour faire « surexister » l’Autre sont aussi une collection d’indices, puis de preuves que l’Autre n’est qu’un autre, qu’il est remplaçable et que quel que soit cet autre, les termes restent les mêmes : « tu me manques ».

Les cordes tendues et croisées que l’on aperçoit au centre de la scène, semblent une prison, une barrière. La durée de l’Amour n’est qu’un refuge, un mensonge, une façon de se vivre ; les chiffres ne sont pas plus qu’une addition ; les cordes dévoilent un attachement qui entrave, elles ligotent, elles étreignent en même temps qu’elles éteignent. D’où l’importance de la reproduction du tableau de Schiele « l’Etreinte », deux amants nus en pleine nature, dans le soleil des blés mûrs. Le cartésianisme savant et médical de Nicolas étouffe la veine délurée, enivrée, de Chloé, et jugule son besoin de créer, de peindre, de le peindre pour « le voir tel qu’il est ».

Mais le téléphone oublié près du chevalet sera l’instrument de la révélation redoutée : dans la vie de Chloé, depuis environ trois mois, un peintre, Adrien, a fait son entrée et grignote peu à peu la place exclusive que Nicolas pensait avoir acquise.

Rupture. Accident de voiture. Chloé en sortira choquée et surtout amnésique. Le couple a rompu. Le neurologue Nicolas revient dans la vie de Chloé, sous couvert de lui faire retrouver la mémoire. Et le faux-semblant s’installe comme un rituel de soins puis de guérison.

On pourrait penser qu’un « happy ending » sera le dénouement presque obligé de cette pièce qui a commencé avec légèreté sur un rythme rapide. De fait, Mathilde Moulinat et Nicolas Taffin excellent, ils occupent la scène de leur talent, on y croit, on les suit avec plaisir dans une joie virevoltante de répliques vives ; la salle est heureuse, on y rit : la connivence s’installe entre les comédiens et les spectateurs.

Mais les apparences sont là pour nous tromper. Si les mots des échanges semblent légers, c’est parce qu’ils sont doubles : c’est parce que Chloé trompe son compagnon qu’elle est si démonstrative. L’amour, pourtant réel, mais terni, se ravive dans un excès de charme et Chloé « rattrape » sa tromperie par une surenchère câline ; submerger Nicolas de tendresse attendrit ce dernier et l’empêche de réfléchir.

Tout est donc à considérer et à reconsidérer. Nicolas devient le médecin de Chloé : rôle pipé, manipulateur en diable puisqu’il sait tout d’elle. Elle ne se redécouvre donc pas, il la refaçonne ; en quelque sorte, il la repeint selon son imagerie à lui. Il l’aime, veut la reconquérir par médecine - ou charlatanisme – interposé. C’en est inquiétant : jusqu’à quel point son savoir-faire, sa connaissance  scientifique, vont-ils pouvoir œuvrer ? Il crée dès lors une intimité trouble entre eux, il la regarde revenir à elle, et donc vers lui. Il entre aussi dans le délire d’une pseudo-médecine, la « saladinette » devenant une machine à remonter le temps. Caricature de l’hypnose par le mouvement tournant de l’essoreuse à salade : Nicolas se prend au jeu dangereux de la régression mentale dans lequel il entre comme participant, alors qu’il devrait rester au-dehors comme observateur professionnel et prudent.

Que dire de la mémoire si fuyante et approximative ? Chloé se recrée dans la mesure où il la sculpte selon l’image parfaite que son amour lui dicte. Mais que sait-il de ses soi-disant progrès ? Il est tellement impliqué qu’il va à son tour « déraper », oublier qu’un geste est porteur de souvenir par la sensation qu’il procure, qu’un objet (pour lui, un livre) est le pire ennemi qui soit. Elle lui ment. Il ne s’en rend pas compte. Même son Amour jaloux le dénonce comme auteur d’une cruelle supercherie.

Double « jeu » et double « je » : on ne se joue pas impunément des manques dans la chronologie du souvenir. Le puzzle se réorganise. Il reste au couple de concevoir si, malgré l’Amour qui les relie, une vie à deux est encore imaginable.
Cette pièce repose donc sur un jeu de duperie extrêmement bien construit, on pourrait dire « ficelé », car les protagonistes se prennent au piège des cordes qui n’exposent donc pas l’Art en train de se créer, mais dessinent un ring où le quotidien génère la claustrophobie. Dans l’Aventure de Tristan et Iseult, l’effet du « vin herbé » qui fait naître l’Amour quand on le boit, cesse au bout de trois ans.

Cette pièce repose donc sur un jeu de duperie extrêmement bien construit, on pourrait dire « ficelé », car les protagonistes se prennent au piège des cordes qui n’exposent donc pas l’Art en train de se créer, mais dessinent un ring où le quotidien génère la claustrophobie. Dans l’Aventure de Tristan et Iseult, l’effet du « vin herbé » qui fait naître l’Amour quand on le boit, cesse au bout de trois ans.

Ici, on peut aimer, dire que l’on aime et devenir incapable de le vivre. Chaque personnage a révélé et réveillé sa vraie nature : on peint pour fuir la déception du réel que l’on tente vaille que vaille de transformer, voire de magnifier ; on soigne pour faire entrer dans sa vision de la norme l’Autre qui sans cesse semble pouvoir nous échapper.

C’est un très bon spectacle bâti sur une pseudo-légèreté mais notre rire de spectateur nous trompe ; c’est brillant dans les répliques et on y réagit par plaisir ; mais de quoi rit-on exactement lorsque Nicolas détourne la médecine neurologique à ses propres fins et se veut le marionnettiste de Chloé ?

MERCI pour votre talent à nous faire croire que tout est lisse alors que le mensonge traîne sa malveillance comme un double-sens obligé. Le spectacle est vif, entraînant et porteur de ce double-fond de l’écriture, un brin machiavélique, qui amplifie la satisfaction d’en suivre les méandres.

Une belle soirée en votre compagnie ! N’oubliez pas de revenir dans notre île, nous vous attendons, vous nous avez séduits.

                        Halima Grimal


                        Halima Grimal