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G.R.A.I.N. Histoire de fou

G.R.A.I.N. Histoire de fou /// Par la Compagnie "Mmm", Marie-Magdeleine seule sur scène.
Représentation du 2 mai 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

Photo et affiche du spectacle

Sur scène, un décor minimaliste s’il en est, un tabouret, éclairé par une lumière rouge. Et c’est déjà une sorte de trompe-l’œil, on attend une confession drolatique, une sorte de stand-up, façon « je m’assieds et vous m’écoutez ». On est très loin de cela. Car, ce qui caractérise le spectacle auquel nous allons assister, c’est le mouvement. C’est un « seule en scène » démultiplié en une petite flopée de personnages typés, et au déroulement « surmultiplié » ; une pièce à plusieurs, jouée par une seule, Marie-Magdeleine, et qui envahit la scène d’un espace parfaitement défini alors que tout n’est que montré, désigné et en quelque sorte « métré » à grands gestes, mouvement de mains et direction giratoire du corps.

 

Et on s’y « retrouve » parfaitement. La galerie de portraits est située, nous savons où sont les toilettes, l’espace commun, de même que le bureau de Sophie, la responsable d’un centre assez particulier, une femme qui fume cigarette sur cigarette, avec du chic, une certaine propension à l’exhibition d’un corps que l’on pense parfait, capable d’aller à un enterrement en mini-jupe de cuir.

Où sommes-nous ? Lorsque débute la représentation, une jeune femme arrive en poussant son vélo, on imagine un extérieur vaste, un parc, elle a déraillé, incident fréquent qui en dit long sur des moyens financiers limités. Elle cherche, elle découvre. Elle se nomme… Marie-Magdeleine et débarque au « G.R.A.I.N. », Groupe de Réhabilitation Après un Internement ou N’importe. Son rôle sera de resocialiser par le théâtre des adultes volontaires, tous diagnostiqués « bipolaires ». Déjà, s’installe sur le plateau un rythme extrêmement rapide puisque Marie-Magdeleine (la vraie) campe chaque personnage selon le tempo de la parole : de ces courts dialogues où l’on veut tout dire, en vrac, souvent, lorsqu’on est pressé d’en finir avec un accueil, une rencontre, une gêne relationnelle qui désarçonne le rituel des enchaînements travail/pause ou l’inverse, les repères et moments clés de la journée.

Le tempérament de notre Comédienne révèle une énergie hallucinante : elle incarne une intermittente du spectacle qui vient se faire un peu d’argent en prenant la responsabilité d’un stage pour lesdits bipolaires ; et elle est chacun des « stagiaires », passant, en une fraction de seconde à tel ou tel autre personnage, dans le va-et-vient désordonné de leurs interventions. On va  pénétrer dans le préfabriqué qui regroupe des adhérents caractérisés par leurs troubles intérieurs, mais dont le rassemblement forme une troupe atypique, forcément « particulière » : « Bienvenue à la Nef des Fous », dira Sophie.

Ainsi pourra-t-on ne jamais se tromper (et c’est là que réside l’immense performance scénique) dans la succession rapide et des propos et des accents et des définitions posturales : Françoise (« encéphalogramme plat voire inexistant », une ancienne coiffeuse rivée au souvenir de ce geste), Laurence (apeurée, terrorisée par les clowns, coincée dans son corps), Patrick (avec un bon gros accent du Sud, les bras reposant sur un ventre dont la proéminence lui sert d’accoudoirs), Christian (snob et décalé, au langage châtié : « j’étais acteur avant »), Philippe (le « lascar » à scooter qui veut toujours « pécho » et se retrouve le bec dans l’eau), Jérémy, passé au rang d’assistant de la directrice mais surtout très pointu et sur le lexique médical des psychiatres (la « tachypsychie ») et sur les effets secondaires des médications utilisées dans les protocoles de soins.

La « pièce » renvoie au théâtre, avec travail sur le relationnel entre les « adhérents » du G.R.A.I.N., les conflits qui les opposent, les dérives propres à leur traitement, à leurs antécédents et à leur obligation de se supporter mutuellement, alors que, s’ils ont choisi d’être là, ils n’ont pas forcément beaucoup d’affinités les uns avec les autres. Patrick se détache du lot avec sa sympathie pour la nouvelle arrivée, sa bonhomie grasse et son franc-parler.

Surtout, il faut absolument aller plus loin que ce dessin talentueux de caricaturiste verbal. Marie-Magdeleine nous introduit dans le désordre de la psychiatrie, vouée selon nos critères à un retour à la norme (à défaut de normalité, laquelle reste toujours à définir), et surtout dans le lobbying des trouvailles médicamenteuses, bénies des instances et autres sommités qui veillent sur notre bonne santé.

Et le propos est acide. Nous rions des personnages qui s’entrechoquent, errent dans le désert de leur délire et s’emmêlent dans les rôles que Marie-Magdeleine qui s’évertue à donner du sens et de la tenue à l’ensemble, essaie de leur faire jouer. Ainsi Christian est-il devenu « Christiane »  et, dans le vif de l’action, Sophie se retrouve-t-elle allongée sur le sol et chevauchée par Patou au grand dam du partenaire qui lui donnait la réplique : tout échappe à toute autorité. Le jeu que l’animatrice tente de construire se perd dans un chaos indescriptible, tous parlent en même temps : on est en droit de s’interroger sur le bien-fondé de ces pratiques d’interaction théâtralisantes, destinées à redonner le sens de la communication.

Une revue a été crée, « Biponews », pour les bipolaires. Ironie s’il en est. Tout est sigle : les gens sont diagnostiqués H.P. (haut potentiel), ils touchent des AAH (allocations pour adultes handicapés) ; on les appelle les « bip » ! La dérision a envahi le plateau, à un degré de « dinguerie » vraiment formidable.

De là, Jérémy nous apprend qu’il a remplacé le « biprex » par des placébos ; il travaille sur les effets indésirables du « médoc », et tous de conclure qu’ils sont les cobayes d’une médecine totalitaire.

Reste Caroline, la suicidée, dont l’enterrement est fixé le jour même. Le cimetière est l’occasion d’incongruités, d’erreurs d’identification, de discours alambiqués, rattrapés de justesse par quelques plus lucides que Sophie, sous la bénédiction effarée et blasée du prêtre et dans l’indifférence de la famille endeuillée.

Il est très difficile de parler du comique et de le faire ressentir. A dire vrai, on est étourdi par l’inventivité de Marie-Magdeleine dont la prestation laisse ahuri. Elle jongle d’un personnage à l’autre, tout en nous donnant à « voir » l’espace, à ressentir de l’empathie rieuse pour tous. Elle est homme, femme, grossière, élégante, elle est la folie de la pseudo-normalité, elle a la densité du délire partagé dans un groupe déjanté : on la suit, on est absolument séduit pas cette dextérité à nous faire prendre toutes les vessies du monde pour d’authentiques lanternes. Elle ne redoute rien, empoigne chaque personnage avec une puissance convaincante et rend crédible le chaos scénique le plus décalé (le feu d’artifice où sont brûlés en autodafé tous les antidépresseurs prescrits).

Le travail de la voix, celui du corps, la mimique, et le dialogue, tout est précis, rigoureux, et tellement juste ! Terrible exigence que celle de la comédie ! Et Marie-Magdeleine nous emmène vers un exploit scénique !

Vous dira-t-on assez MERCI de nous avoir donné l’occasion de vous découvrir et de vous souhaiter une médiatisation à la hauteur de votre exceptionnel talent ? La salle s’est levée en standing ovation, vous avez brisé le mur de verre qui normalement nous sépare, et c’était un moment rare dont nous avons pleinement profité ! BRAVO !

Et encore BRAVO ! Vous être surprenante, « gonflée », avec une capacité de vous diversifier qui rend admiratif !

Donnez-nous de vos nouvelles et revenez dans notre île, oui, revenez ! Ce sera un immense bonheur de vous retrouver, nous serons au rendez-vous.

                        Halima Grimal