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Philo Foraine

Philo Foraine /// Par la Compagnie Monsieur Max Production, portée par Alain Guyard.
Représentation du 3 mai 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

Sur le plateau, rien qui en appelle au Théâtre : c’est plutôt bistrotier, si ce n’est que les grandes ardoises porteuses des habituelles spécialités du jour offrent (à ceux qui ont une bonne vue)  quelques noms de philosophes : Montaigne, Lévi-Strauss, Georges Bataille et Marx (entre Karl et Thierry ) et des moments de pensée où « ni  Dieu ni Maît’ » rime avec  « canettes ». Un fauteuil qui en a vu beaucoup et bien d’autres, ouvre ses accoudoirs à un repos mérité ; ce qui est nécessaire après ces dégustations de vin bouché (et visiblement pas bouchonné), accoudé en solitaire à une table haute, en compagnie de quatre cadavres de bouteilles entamées ou vidées, et avec comme interlocuteur favori un cru de belle robe. Un verre en cristal (?) de jolie forme permettra des arrosages de glotte, nommés « ruptures à caractère pédagogique ».

 

Alain Guyard nous convie à une leçon de philosophie citoyenne qui ressemble beaucoup à des vérités premières de bons vivants habitués d’un bar convivial. Et cordial, avenant, le comédien l’est, venant nous voir, tel un hôte aux petits soins pour ses futurs invités ; il hante le hall de son costume noir, très chic de la veste au gilet en passant par la cravate, on attendrait presque la montre à gousset : belle présentation, prestance, barbe fleurie ; mais il porte aussi un jean’s très moulant avec des croquenots de manif’, cirés à en miroiter. Double nature, double apparence, jovialité un brin moqueuse, il nous attend au tournant de sa filouterie, Péripatéticien du sérieux ludifère, pour mieux nous entraîner dans la farce de l’Absurde.

Et de nous donner le titre de la « Leçon 4 » (vous avons visiblement séché les cours précédents) ; il nous propose la thématique de son argument du jour, celui du « gilet noir » : de l’Anthropophagie à caractère social ou comment il est nécessaire de boulotter les Bourgeois. Iconoclaste en diable ! On s’attend à un discours pompeux/présomptueux, comme seuls les sorbonnards et autres universitaires en ont le secret ; que nenni ! C’est en langage des cités, façon « djeun’s », qu’il nous bâtit une thèse émaillée de références : Hans Staden, André Thévet, Montaigne ou encore Marcel Mauss, lesquels sont les précurseurs d’une Anthropologie analyste de l’Autre dit « sauvage », qu’il soit cannibale ou au contraire, comme chez Rousseau, « encore pur et innocent puisque non souillé par la prétendue civilisation de progrès ». Le discours d’Alain Guyard est double : remarquablement documenté mais aussi totalement déjanté, avec moult digressions et allusions à l’actualité politique, il détourne la thèse initiale de tous les « penseurs » précités : l’anthropophage s’approprie une partie de la puissance de l’ennemi dans un rituel de partage et de respect initiatique et la plupart du temps ésotérique. Et de se lancer dans un éloge de la fête rabelaisienne, de la mangeaille à s’en faire sauter la sous-ventrière, à glorifier Marx, Thierry et non Karl, grand chef cuisinier, apôtre de la cuisine moléculaire.

Alain Guyard s’appuie sur l’étymologie et évoque les concepts de « manducation », « d’anthropémie » du grec « émein » qui signifie « vomir » : terme inventé par Levi-Strauss pour désigner le rejet, la stigmatisation et l’exclusion d’une catégorie sociale ; et d’exalter la consumation inverse de la consommation qui mène tout droit à la « mal-bouffe » ou au régime, qu’il soit « végan » ou « protéino-culturiste ». D’où ce contraste entre un savoir documentaire réel et sa distorsion progressive vers un délire utopique ou dystopique, une société de prolétaires qui élèveraient les bourgeois comme un bétail, garantissant ainsi, graisse, subsistance , abondance et bonne chère…

Alain Guyard qui se présente comme un bonimenteur de philosophie a entre-temps multiplié les fameuses « ruptures à caractère pédagogique » et buvant du vin de qualité, nous a entraînés vers des bacchanales de la pensée.

Après un exposé d’une telle ampleur et profondeur dégustative, il faut ouvrir le débat. Voilà pourquoi notre Comédien est venu nous observer avant que nous ne pénétrions dans la salle : il « auscultait » et catégoriait les futurs participants au débat qui constitue la deuxième partie de ce spectacle qui n’en est pas un.

De fait, s’élève un jeu de questions : certains, les plus jeunes, souvenirs universitaires tout frais en tête, tentent de donner du contenu à leurs interrogations ; on les écoute, c’est le moment d’avoir l’air malin, voire alambiqué, certains n’hésitant pas à se la jouer professorale et sibylline. Mais Alain Guyard a plus d’un tour dans sa besace mentale et puise dans son sac à références pleines de malices, n’hésitant pas à se reposer sur une certaine redondance du discours antérieur et à ressortir du « prédigéré » avec des termes nouveaux.

D’autres sont entrés dans le JEU, car tout cela n’est pas du théâtre mais une plaisanterie de joyeux drilles qui ont un fonds de culture réel mais qui vouent aussi un culte à la Dive Bouteille dont ils traduisent l’oracle avec verve. Bien sûr, tout est fallacieux, c’est l’orgie du mot et l’objectif est de tout déconstruire par un déversoir absurde qui débouche sur un rire partagé.

A quoi avons-nous donc assisté ? A une folie spectaculaire qui n’est pas un spectacle. Une plus petite salle aurait été parfaite pour se rapprocher de ce Socrate bambocheur qui pratique la maïeutique de l’ivresse. Enivrons-nous de mots, cherchons l’état de bien-être et quittons nos oripeaux de spectateurs dignes et attentifs qui vont au théâtre comme on assiste à un office.

Alain Guyard a l’intelligence affutée et la répartie vive, il aime jouer et se jouer de tout. C’est absolument atypique, hors de tous les sentiers battus, inclassable, c’est ce qui fait l’intérêt de ce genre d’intervention marginale et jubilatoire. Moins heureux sont les commentaires et les noms de personnalités du monde politique : c’est une facilité, un petit racolage dans l’art de « recoller » un propos qui se veut abstraction dans un anti-langage, qui est contestataire sans avoir à le dire. Bien sûr, il faut accrocher la concentration de tous, mais nous avons préféré le délire pseudo-académique, et le détournement de la pensée de référence en slogan dévorateur.

Ce moment de scène est une prise de risque assumée ; c’est un exercice difficile qui nécessite acuité et sens de la réplique caustique sans jamais sombrer dans la remise en cause offensante. Bravo ! Il y a là une réelle virtuosité verbale ! Le spectateur en sort un peu étourdi mais content, même il ne sait plus trop ce qu’il vient de faire ni ce qu’il est allé voir.

Qu’importe, il fallait le voir ; ne serait-ce que pour balayer tous les codes de la scène et rompre à belles dents le quatrième mur qui nous rend muets, sérieux et passifs. Merci pour ce beau moment du grand n’importe quoi parfaitement construit et orchestré. Ce n’est certes pas proposable en tout lieu mais ça déboussole, ça fait du bien !

Au plaisir de vous revoir dans d’autres facéties déstabilisantes ! Et que le rire continue de nous dévorer ensemble, le festin est d’importance, voire de toute nécessité, en ces temps de morosité générale !

                        Halima Grimal

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