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Eloge de la pifométrie

Éloge de la pifométrie /// De et par Luc Chareyron
Représentation du 4 mai 2019.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.

Affiche du spectacle

Tout apparaît comme un lieu de conférence extrêmement sérieux, table ronde avec ordinateur, documents et la rituelle petite bouteille d’eau sans laquelle un expert ne peut faire de communication à un public averti et avide d’en savoir plus sur la méthodologie qui essaie de quantifier, de réorganiser les principes fondamentaux de cette science de l’Incertain qu’est « la Pifométrie » ;  ou, en d’autres termes, comment redéfinir, par cette science de l’exacte Inexactitude, le rapport de l’humain au monde qui l’entoure et répondre à cette question existentielle qui nous taraude tous : sommes-nous dépossédés du Réel ?

 

C’était prévu comme une présentation très rigoureuse et pointue, s’appuyant sur la technologie, avec écran de projection, power point et diaporama, mais  rien ne fonctionnant selon les prévisions de l’orateur, il faudra se résoudre à une sorte de mise en scène que, par enthousiasme et mansuétude, ce dernier réalisera dans un esprit de concret et pour éclairer nos supputations. Gêne mais aussi effort louable que le public de sommités attentives que nous sommes veut bien accepter : ce n’est qu’un aléa, un imprévu, aspect négligeable ; nous sommes tout ouïe.

Certes, la corde tendue en travers du plateau, à laquelle des pinces à linge accrochent des textes imprimés à la hâte, peut surprendre. On aperçoit un nez, donc un « Pif », schématisé comme dans un livre de sciences médicales ; pour le reste, à moins d’une longue vue, on ne distingue que le tracé de lignes certainement très savantes mais dont le contenu nous échappe totalement.

Notre conférencier fort embarrassé, avec moult gestes, et le contre-tempo parfait de la maladresse qui dissocie le jeu du propos, est un plaisant quadragénaire, chemisette blanche, cravate rouge et pantalon beige : décontraction et chic respectueux. Rien en apparence ne le distinguerait d’une flopée d’orateurs savantissimes qui se succèderaient dans l’inutilité  du ronron démonstratif, temps imparti et savoir partagé dans un bâillement vite étouffé.

Se met en place une sorte de chorégraphie décalée où le corps défait le discours dans une accélération de tout ce qui doit être clarifié, conceptualisé et ensuite élevé au titre flamboyant de Science de l’Universel, car « il y a urgence à réhabiliter un usage libre de la Pifométrie ». Tout l’art de LUC CHAREYRON est de s’interrompre au milieu d’une phrase, d’un mot, et de faire durer un silence d’effort intérieur qui n’aboutit à rien.

Ce chercheur, tout droit sorti pour ce colloque de l’Ecole Nationale Supérieure des Ingénieurs en Pifométrie, va se plonger dans un mime sur-expressif et hilarant de fragments de conversations filmées à l’origine, et propres à démontrer la véracité de l’énoncé proposé. Ce qui donne un placement A et B, deux bras tendus, afin de rendre plausible une illustration du contenu, qui reste une illusion face au vide de la scène, c'est-à-dire sans qu’on puisse se projeter dans une situation ; ce qui aboutit également à un contre-jeu habilement maladroit, qui s’interrompt sur des propos tronqués, lesquels, tirés de leur contexte initial, ne sont plus qu’ébauches et extraits absurdes, limités parfois à des interjections, à des morceaux de phrases dénués de toute signification. Gigotage parfaitement maîtrisé par le Comédien qui semble s’embarrasser de son propre corps, alors qu’il en fait une utilisation précise et jubilatoire : art de délatéraliser une gestuelle très travaillée axée sur l’interruption, la rupture, la syncope. La conférence est absolument démantibulée et de son argument et de son objectif, les papiers volent, les exemples déraillent, l’excitation du professeur en Pifométrie se transformant en une sorte d’hystérie, d’exaltation à mettre en équation tous les domaines de l’approximation.

Nous parvenons à la thématique drôlissime du Savant Fou qui s’emberlificote dans les feuilles de papier et couvre de signes quasi illisibles, passé le dixième rang, un clip-board malmené, le tout ponctué d’exclamations contre lui et le réel qui l’entoure (« Ce que c’est chiant ! ») ; il se met à dessiner à l’envers la carte du monde, distraction, perte de contrôle, colère, agitation. Il cite un certain Chotard qui tenta de définir la notion de « moitié » : « Il est moitié mal foutu, ton mur ; c’est joli mais l’œil s’offusque » ; ou encore : « Lui, c’est pas la moitié d’un con ». Et la notion finale est enfin acquise : on a su démontrer scientifiquement que la connerie est sondable, ce qui met à mal l’expression habituelle : « ce type est d’une insondable connerie ».

Le délire s’empare de Luc Chareyron qui alterne fous-rires et rires de fou alors que nous rions follement de cette magistrale caricature des grands savants de chaque siècle qui se veulent doctes et « insondablement » sérieux (mais est-ce démontrable ?). Puis, arrêt sur image : la marionnette emballée de l’orateur dément se fige, silence, « je vous remercie » et la conférence s’achève sur un tonnerre d’applaudissements.

Belle performance d’acteur qui suppose, chez Luc Chareyron, une sacrée dose d’énergie que nous ne pouvons que très approximativement aborder. Bravo ! Magnifique pied-de-nez aux discutailleurs de tous ordres qui encombrent les médias de leurs assertions pontifiantes et qui paralysent l’esprit de pseudo-vérités.

Savoureuse idée que de démontrer et de démonter la soi-disant rationalité du discours scientifique, de déboulonner les Prix Nobel de la vérité rivée à maintenant et contredite quelques années plus tard, parce que d’autres, plus malins, iront un chouïa plus loin, dans une magnifique avancée de la connaissance, sans vouloir accepter qu’il reste une sacrée trotte à parcourir avant d’ajouter une lichette supplémentaire qui nécessitera une bonne dose d’ajustages et de ré-estimations.

photo de Luc Chareyron

Quel délice que de pouvoir délirer sur la posture savante, cette arrogance de qui comprend mieux que tout le monde et que le temps rattrapera fatalement pour lui renvoyer à la face le iota ridicule de sa découverte qu’il pensait capable de changer notre vision du réel.

Si  le mot « approximation »  est transgressif pour un scientifique, que vive et que prolifère cette jubilation de la « foutaise » dans un joyeux « foutoir » ! C’est bien sûr magnifiquement travaillé et mis en scène ! Merci pour cet immense fou-rire de salle que vous avez  soulevé et mené comme un chef d’orchestre d’une symphonie de l’humour déjanté.

Quel plaisir de nous fourvoyer dans les dédales de votre talent et de nous offrir le temps d’une géniale conférence détraquée comme une horlogerie distordue. Une plombe de spectacle, paraît-il ?  Difficile à mesurer, c’est passé à la vitesse grand V.

N’attendez pas la Saint-Glinglin pour revenir ! Notre île apprécie les cravateurs du gai faux savoir, et très objectivement, vous nous avez regainé les abdominaux. Le rire est notre affaire : nous vous attendons de pied ferme, enfin, au pif, quoi !

                    Halima Grimal

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