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Mon péi i shante Brassens

Mon péi i shante Brassens /// par la Compagnie Tapaz

Sur une idée de Frédérik Mayo

Sur scène, autour de Frédérik Mayo, les chanteurs : Laurence Beaumarchais, Mathieu Accot, Joël Manglou, Zanmari Baré, Gaël Velleyen, Jim Fortuné, Jacky Revel, Eric Lauret, Tine Poppy et Didier Delezay et Danyèl Waro. Et les musiciens : Stéphane Guézille, Nico Poulet et Daniel Riesser.

Représentation du 7 septembre 2019.
Théâtre de Pierrefonds.

Affiche du spectacle

Ce soir-là, on aurait pu plagier la phrase d’Hemingway, « Paris est une fête », s’en emparer pour la transposer à Saint-Pierre, et ainsi écrire « Pierrefonds est une fête ». Et pourtant le spectacle fédérateur auquel nous assistons commence par une projection qui occasionne une remontée dans le temps, lorsque le journaliste Patrick Poivre D’Arvor annonça à la France entière que « l’Homme à la Moustache », le guitariste sétois, le ciseleur de mots, Georges Brassens, s’en était allé rejoindre La Jeanne, Margot, Croque-Notes, L’Auvergnat et un certain Gorille.

Ce soir-là, une bande de joyeux drilles, des potes, un groupe de « chanteurs péi » s’est donné rendez-vous pour un hommage festif au Grand Georges. Et ils sont arrivés sur le plateau, les uns après les autres, sur les couplets du Testament chansonnier ; accueil, claquement de paumes jovial, ils sont là, avec naturel, sans flafla, le talent en bandoulière et la voix gonflée aux embruns de la Méditerranée.

Un magnifique florilège alors s’égrène, dégustation du verbe d’antan, repris sur un mode jazzy, avec réorchestration syncopée, ou selon le rythme qui définissait l’écriture musicale de Brassens. Et chacun(e) de s’approprier un texte majeur, avec sa tonalité, avec sa personnalité. Tous ont investi le paysage coloré du chanteur et l’ont métissé d’insularité. 

 

Ainsi la poésie s’est-elle renouvelée, rajeunie, actualisée. Des textes de maintenant, de toujours, qui ont traversé les ans. Intemporalité du terme juste, tendrement désuet, un phrasé choisi, brodé d’ironie, de références, bourru et délicat à la fois, le « je-ne-sais-quoi », l’indéfinissable charme paradoxal d’un regard incisif à pointer les ridicules pesants, à croquer de charnelles joliesses.

Et le choix des textes est truculent, irrévérencieux. Les lumières s’empourprent d’irréligion ; la satire cible les « bonnes gens » et leur prétendue honnêteté ; la rouerie des femmes qui simulent leur jouissance ou la fausse naïveté des jeunes filles en bourgeon qui exaltent à la subornation de mineures, sans oublier les veuves joyeuses si séduisantes, tout est passé au scalpel d’une écriture jubilatoire.  Le bourgeois, le croquant, l’homme d’église, le notaire, tout le monde, laïc ou régulier, est équarri au laminoir des mots.

Et Brassens de s’immiscer dans  le propos critique par un « je » de circonstance. Il se met en scène, il se fabrique en tant que personnage de saynètes vigoureusement brossées, récurrent, omniprésent, traquant les travers, les us dérisoires.  Antimilitariste, protestataire caustique, le poète s’attendrit devant l’amour adolescent. Insolence de celui qui se dit « mauvaise herbe », qui souhaite faire « la tombe buissonnière » : Brassens est un poète saturnien qui ne boude pas son plaisir à quelque bacchanale. Des mots rares en émaillage de paroles rimées avec goût, et puis « le vin de vigueur » d’expressions propres à choquer : la plume est acérée, virulente, griffue ; elle s’encanaille ; elle se rebelle avant de rendre les armes sur des sentiments profonds, essentiels, amour, amitié, gratitude.

 

Les chansons se suivent, enchaînées par des jeux de scène, des liens en créole, une invitation réitérée pour une interaction avec le public qui marque la cadence et chante les vers typés de textes incontournables : refrains et couplets qui ont bercé l’enfance des plus âgés, qui ont progressivement investi les manuels scolaires, qui resurgissent sur les ondes et sont devenus des « classiques ».

photo de Luc Chareyron

L’ambiance sur scène est à une franche camaraderie, avec mimes, bruitages, chorales improvisées, danse festive. S’il se produit quelque anicroche dans la mémoire d’un texte, la bonne humeur de chacun(e), l’aisance de tous, le métier du spectacle viennent pulvériser le défaut et le transforment en imperfection délicieuse. L’erreur est un charme de plus quand elle est accueillie avec simplicité, avec légèreté, avec bienveillance envers soi et les autres ; ce n’est pas une démonstration, c’est une rencontre d’artistes convaincus, solidaires, égaux ; c’est comme une veillée : il y a là quelque chose de familier, de familial, on est entre soi, de bonne compagnie, en toute liberté.

Au cœur du spectacle, car l’ensemble est très écrit et construit, Danyèl Waro s’avance et dans le silence, a cappella, il chante sa belle insoumission, en « kréol » ; sa voix s’élève et le charisme de ses mots opère une étrange magie ; puis il revient à Brassens ; et les deux poèmes se mêlent, se tressent ; les deux poètes se rejoignent dans un même art de sculpter la langue, de s’en jouer, de la déjouer, de la recréer par d’originales métaphores, un cisèlement emblématique de la phrase en oriflamme personnel. Acmé et pivot du concert : le temps s’est arrêté, la salle attendait, rivée à ce Grand Monsieur de chez nous dont l’aura « brûle encore dans nos mémoires à la manière d’un feu de joie ».

Le temps n’a pas eu de prise sur deux heures de concert. Quand tous ces « copains d’abord » ont clos le spectacle, nous serions volontiers restés ; de facéties potachiques en connivence talentueuse, de solos musicaux en récitation expressive, la soirée se prolongeait selon un esprit de partage, sur scène on faisait le boeuf ; comment se lasser de semblable qualité empreinte de générosité ? Les artistes se sont réunis dans un esprit d’hommage, ils nous ont offert un « zanbrocal idéal » de chansons intemporelles qui s’inscrivent à présent dans notre patrimoine littéraire : nous avons le plaisir de constater que nous avons été, ce soir-là, à la bonne place avec les bonnes personnes.

Un grand Merci à Frédérik Mayo qui a initié le concept de ce spectacle et l’a concrétisé.

Un grand Merci à vous tous, artistes, qui nous avez offert un si beau cadeau de rentrée. Merci de nous avoir rendus heureux. Nous sommes sortis du théâtre plus grands, plus jeunes et certainement plus « beaux », à la façon dont Armand Gatti l’exprimait pour signifier que le Théâtre, la Représentation, le Spectacle détiennent le pouvoir de métamorphoser l’existence intérieure, intime, des spectateurs.

Nous sommes prêts pour tout autre hommage en florilège de cette nature. Quoi que vous mettiez en œuvre, nous serons  au rendez-vous. Nous vous attendons déjà.

 

Halima Grimal