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« Dis Oui » in « Pièces courtes » de Daniel Keene

« Dis Oui » in « Pièces courtes » de Daniel Keene

Metteur en scène et Interprète : Nicolas Givran A la kora : Sami Pageaux-Waro

Cie « Qu’avez-vous fait de ma bonté ? »

 

 

 

C’est inhabituel d’aller au théâtre à 15 heures. Mais c’est ici (en cette période délétère de pandémie) un rendez-vous incontournable avec ce que nous considérons comme absolument essentiel. Et le site inspiré de Pierrefonds offre son charme lourd à l’attente d’une représentation dont nous avons tous le désir affamé. Dira-t-on jamais suffisamment la nécessité des arts vivants. « Dis Oui ». Nous sommes un certain nombre à avoir déjà pu apprécier cette pièce monologue sur les scènes de l’île. Mais il est des spectacles que la mémoire n’occulte pas, des moments forts, avec lesquels il est bon de renouer encore. Belles retrouvailles avec le talent. Et avec ce texte, ultra-contemporain, de l’Australien Daniel KEENE, sans ponctuation, tel un jaillissement, dans l’urgence. Tout est fait pour nous désarçonner : le bref dédale de rideaux noirs dans lequel on se faufile pour découvrir la salle assombrie, déjà, dans le suspens de ce qui va se produire, là, sur le plateau. Puis, il y a cette disposition scénique particulière : Sami PAGEAUX-WARO, torse et pieds nus, est assis, prêt à jouer de la kora, instrument de griot qui résonne de toutes les mythologies de l’Afrique de l’ouest ; il apparaît dans un halo de lumière qui se fera rouge, sanglante, comme une douche tragique ; nos regards se concentrent sur sa silhouette. Encore en partie dans l’ombre, en parallèle, on aperçoit un homme debout, immobile, comme découpé dans un cadre qui le tronçonne ; son visage demeure caché, absent, et ses jambes restent invisibles : Nicolas GIVRAN s’apprête à incarner le personnage morcelé de Matthew, qui monologue et tente de dire la misère de la solitude. Lorsque les notes de la kora s’égrènent, électriques, et que la voix du comédien s’élève, d’abord dans le souffle, comme la remontée d’une intériorité douloureuse, nous comprenons combien le duo musique et texte dramatique se déploie en osmose, l’un et l’autre combinés, associés en un récit de la douleur. Qui est donc Matthew qui délivre un fragment de vie ? Un post-adolescent échoué dans un centre d’accueil glaçant où les hommes qui y sont hébergés ne communiquent pas. Il est un enfant mal grandi, un jeune homme qui en appelle à la commisération de son père, lequel l’aurait abandonné ou laissé tomber. Et ce sont des lettres qui se succèdent et qui disent la chute dans la précarité, le chômage. Matthew crie sa solitude et son enfermement dans un univers masculin où il ne trouve pas sa place. Poste-t-il ces courriers ou cela n’est-il qu’intention de parler à son géniteur, il demande une aide urgente qui ne viendra pas. Ce personnage reçoit en boomerang la rigueur du monde patriarcal : ses colocataires ne cohabitent pas, ils se juxtaposent les uns aux autres ; il n’y a pas de solidarité. Il ressent la blessure du genre : dominé par l’autorité non-exprimée de son père, renvoyé à une forme d’impuissance, il n’a pas de rôle dans l’univers viril dominateur. Et tout découle de son inaptitude à satisfaire ce qui était peut-être l’ambition d’un père pour son fils. Double déception : chacun, à sa manière, a manqué à l’autre. Tout est axé sur ce manque, ce vide. La mise en scène qui scinde l’espace met en relief le texte sans concession que les spectateurs reçoivent frontalement. Rien, il n’y a rien qui permette de se raccrocher à une quelconque identification. Pas de décor, pas d’objet qui vienne happer ou distraire le regard : tout est centré sur les mots du texte et sur la musique écorchée qui en est le contre-chant. On n’échappe pas à la violence de la révélation traumatique. Et alors que les lettres adressées au père se structurent selon la logique de la pensée construite (je demande, je formule, je choisis mes mots), les remontées d’un souvenir révèlent le désordre moral/mental de Matthew. Il est allé dans un bar, a été attiré par une femme seule ; ils ont partagé un ou plusieurs verres, ils étaient deux solitudes en déshérence. Ils sont sortis les derniers, il est monté dans sa voiture, elle lui a proposé de l’argent qu’il a refusé. Dans cette promiscuité des deux êtres, l’irréparable se commet, le viol, ou, du moins, l’agression sexuelle. Depuis son entrée dans ce club où se côtoient les solitaires de la nuit, son discours narratif se dissocie : Matthew veut toucher, être touché, il fantasme le visuel du corps offert de cette inconnue qui lui fait quasiment face. Et il est terrassé par le désir, par le besoin, d’un rapport sexuel. Appel brut de sa virilité : il insulte, méprise, rêve de posséder l’autre. « Je savais que je ne devrais pas ». Il devient vulgaire, « ne fais pas chier », il est agressif, grossier. Mais n’est-ce pas le transfert de ce qu’il n’a pas pu vivre en famille ? Il reporte sur plus fragile que lui la violence du manque d’affection et du rejet par son père, souffrance que la solitude a exacerbée. « Où est-ce que ça te fait le plus mal ? ». Il cherche à se venger de ce père qui le renie par son silence ; brutaliser cette inconnue revient à matérialiser sa colère, sa fureur. Il ne s’appartient plus : rupture avec la lucidité, sa conscience se rétrécit à n’être plus que pulsion irrépressible de violenter. « Je veux baiser ». Scéniquement, c’est très puissant. La kora de Sami PAGEAUX-WARO s’affole en déchirements qui vont crescendo. Avec l’utilisation de l’archet, l’africanité du son s’efface : restent la lamentation et, progressivement, en rythme essoufflé, la montée orgasmique. La salle est envahie de sonorités qui sont le dit musical du déséquilibre, de l’instant où tout bascule, point de non-retour après lequel Matthew énoncera : « Je suis allé à la police, j’ai donné ton nom ». Il va devoir pointer au commissariat tous les jours. Et on arrive à ces mots : « Papa, dis oui ». Les demandes se superposent et n’en font plus qu’une : aimez-moi. C’est d’autant plus fort que Nicolas GIVRAN est toujours immobile, rivé à ce texte qui, avec la kora en partage, devient partition. Sur son torse, - alors que nous n’avons en face de nous, que l’image de son slip blanc et de sa poitrine nue -, des images sont projetées : mouvements en avant de mains qui semblent prédatrices ; doigts qui se croisent ou paumes qui s’ouvrent ; puis cet œil qui regarde, halluciné, qui imagine, qui juge peut-être (« Je ne voulais pas lui faire du mal ») ; enfin, ce corps qui chute dans le vide, Icare, Phaéton, celui d’un enfant perdu. Tout se mêle et s’emmêle : l’immobilité du comédien, la vérité de son cri, tous les termes de l’excitation sexuelle proférés avec sarcasme, avec mépris, avec revanche. La salle est figée dans une attention silencieuse. Nous sommes rivés aux mots. A leur authenticité magnifiée par le talent. Effet d’hypnose. La forme de cette représentation est délibérément avant-gardiste. Elle dérange, elle bouscule les règles, enfreint l’idée qu’on se fait du spectacle et donc du spectaculaire. Le propos même de cette « Pièce courte » interpelle le présent de notre société. On ne peut que s’interroger. Sur l’acquiescement : qu’est-ce que « dire oui » ? A quoi ? A qui ? Avec quelles réserves, réticences ou au contraire en pleine conscience, par engagement ? Egalement sur la notion de consentement : « Plus tard elle a dit que oui. Plus tard elle a dit que non ». Quels signaux une femme envoie-t-elle en invitant un inconnu à monter dans sa voiture ? Comment ces signaux sont-ils perçus, compris, acceptés, en fonction de quelle éducation, de quel passé personnel, de quelle culture dominante ou minoritaire ? Sont mis en exergue la réversibilité de tout propos et l’idée même (et c’est assez choquant de l’exprimer) de responsabilité : tous ces paramètres, alors que la société cherche à mieux protéger les femmes (et les personnes vulnérables), incitent au débat, amènent à légiférer ou feront jurisprudence. Daniel KEENE porte un regard interrogatif sur le fonctionnement sociétal : il nous livre un fait divers, de l’intérieur, avec seulement quelques clés pour l’aborder. Un texte très porteur. Merci de nous le faire connaître et de nous permettre de nous confronter à l’originalité de sa plume. Sami PAGEAUX-WARO et Nicolas GIVRAN nous font accoster à du grand théâtre. Et leur remarquable talent se sublime en duo. Avec une audace scénique qui mérite chapeau bas. Un immense MERCI ! Surtout en cette période de restrictions sanitaires où nous nous sentons privés des nourritures intellectuelles et artistiques qui nous font aimer la vie. Dans l’impatience de vous applaudir de nouveau ! Halima Grimal