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FUNERAILLES D’HIVER

FUNERAILLES D’HIVER 

 

La Compagnie du Souffleur.

Pièce d’Hanokh Levin

Sous le regard bienveillant de : Audrey Levy 

Avec : Sueva Gigan, Béatrice Nas-Wartelle, Nathalie Salaun, Davish Cundassawmy, Alain Druelle, Nicolas Mendez et Michel Nicolas.

 

Représentation du 3 avril 2021.
Théâtre Lucet Langenier.

©CultureSaintPierre

Le plateau du théâtre Lucet Langenier est nu. En fond de scène cependant, un large portant avec des cintres vides : tout laisse à supposer que les changements de décor se feront au vu des spectateurs. Ce qui est toujours très intéressant ; on apprécie de cerner les processus de mise en scène : être placé en situation frontale de réception mais aussi découvrir les emboîtements d’éléments disparates qui fabriqueront des constructions porteuses de localisation signifiante et de contexte précis.

Le théâtre de Pierrefonds, lourd de passé, chargé du poids d’une histoire chaotique, vibre de notre impatience de découvrir. Scène vide, nue, brute, avec une vision crue des murs noirs qui délimitent le plateau. Au centre, juste un petit écran : il y aura, en citation et en abyme, le déroulé bref d’un moment dansé, une captation exceptionnelle d’un spectacle de Pina Bausch. Puis, une jeune femme arrive des coulisses, elle aménage la scène, toute vêtue d’ordinaire et de simplicité : une table, des chaises et, ce qui est essentiel, un portant de robes longues en tissus souples, du blanc au rose soutenu. Marion Schrotzenberger prend possession de l’espace, s’y installe, comme quand on est chez soi, déchaussée et libre de son apparence. Elle fume. Cela renvoie à une autre époque : la « clope » faisait partie de l’acte créateur. L’alcool aussi. Le puritanisme n’était pas de mise, personne n’y pensait.

Et la première scène est une exposition très heureuse de l’argument de la pièce « Funérailles d’Hiver » d’Hanokh LEVIN. Un comédien entre en poussant une sorte de chariot qu’il bloque de biais. Une chambre se constitue ainsi ; juste un lit et notre imaginaire fait le reste. Une vieille femme se meurt, de ces affreuses comme Goya aimait à les peindre. Nous assistons aux derniers instants d’une mère soutenue par son fils éploré. Est-ce funèbre ? Non, la tonalité est donnée : humour noir. Une acariâtre agonise avec des préoccupations si prosaïques qu’on ne peut que sourire ; et elle ronchonne, juste obsédée par la vision de son enterrement, et surtout par le nombre de personnes qui viendront lui rendre un dernier hommage ; elle tonitrue et rend l’âme devant Latshek qui « ne compte pour rien ». Ce personnage donne le ton de l’ensemble : la mort emporte une pleurnicharde autoritaire et nous sommes là pour rire de tout. La comédie va submerger le propos et tous les participants à ces « Funérailles d’Hiver » sont des sortes de clowns, des caricatures, des marionnettes grossissantes qui donnent à fustiger les bassesses humaines.

Il reste que le malheureux Latshek est investi d’un devoir : annoncer le décès de sa mère qu’il faudra enterrer dès le lendemain. Mais, le même jour, doivent être célébrées les noces de Velvetsia et de Popotschenko, un moment de festivités que les cousins de la morte ne veulent surtout pas rater : c’est la consécration de leur rôle parental, leur apogée éducatif.

Vont dès lors se succéder des saynètes et des temps de jeu plus ou moins longs, entrecoupés de la mise en place d’échafaudages, au sens propre du mot, comme sortis d’un chantier. Et ce terme prend encore plus de valeur lorsqu’on assiste à toutes les ruses les plus tordues improvisées par la famille du jeune couple et de la vieille Bobitshek : ils « échafaudent » les plans les plus farfelus pour se soustraire à la réalité de ce décès.

Durant la construction de ces structures qui s’empilent, à la fois tour de Babel et squelette fragile et branlant risquant de s’effondrer, on entend une musique très caractéristique, le violon magique d’Europe centrale, sur un rythme endiablé de danse et de fête. C’est un rire musical, presque un sarcasme de notes. Et c’est en même temps la virtuosité incontestable des violoneux ashkénazes, comme on en voit sur les toiles de Chagall. L’auteur israélien Hanokh LEVIN cible sa communauté d’origine et nous livre la capacité des gens qui ont beaucoup souffert à manier contre eux-mêmes une dérision extrêmement caustique.

©CultureSaintPierre

On assiste à une course poursuite où la famille utilise les moyens les plus oniriques pour échapper à l’annonce de l’enterrement. On pénètre dans une farce burlesque : tout le monde se retrouve sur la plage de Tel-Aviv ; puis, par la puissance de cette folie totale à vouloir occulter la réalité, les frontières du monde tangible s’effacent, on arrive sur l’Himalaya, au Tibet. Bassesses sordides ou sommet de bêtise, les deux couples de parents s’agitent et se lancent dans une cascade de propositions surréalistes. Ils rencontrent des joggers, un moine bouddhiste ; un professeur binoclard se propose pour être présent aux funérailles. Le texte propose une sorte de féérie gaguesque. Et sur scène l’énergie des comédiens se déploie.

Les mères sont d’épouvantables sorcières : l’amour maternel n’est guère qu’une narcissique autoglorification, avec cette immense satisfaction de donner à festoyer aux yeux de tous, sur des tables garnies avec des poulets rôtis en abondance et du vin, tout cela pour une fête abracadabrantesque d’où le verbe « aimer » est absent. Les pères -les hommes en général- meurent sur cette route pavée d’embûches qu’ils se sont fabriquées par lâcheté ; l’un aime à raconter des histoires drôles, voire à entonner des chansons paillardes ; l’autre ressasse que le projet d’une vie est de posséder un habitat bien à soi ; un troisième lutte contre le temps, tout entier consacré à une frénésie de rester jeune à tout prix. Tous les personnages rencontrés sont des emblèmes de la « non-vie » : ils sont rivés à une idée fixe et réduits à souffrir de cette obsession, dans un masochisme grotesque qui les épuise et les empêche de voir combien les choses peuvent être simples à aborder, avec un peu de lucidité. Ils voyagent en « Absurdie ».

 

©CultureSaintPierre

 

Hanokh LEVIN est un dramaturge à l’humour cruel : son écriture est impitoyable et sa façon de démanteler les êtres pour en faire des pantins de farce est redoutable. De fait, les personnages « n’expirent pas » lorsqu’ils meurent, non, ils « flatulent leur âme », laquelle est recueillie dans une sorte de flacon de laboratoire par Angel Samuelov, l’Ange de la Mort. Grossier, trivial ? Oui. On est en compagnie de Bigard et des as de la scatologie. Mais pas seulement : il n’y a chez ces fantoches qu’une dimension matérielle, se montrer, fuir la difficulté pour jouir de tous les profits de la vie. Aucune valeur morale, aucune empathie pour la vieille Bobitshek, aucun respect de l’Autre (ne tentent-ils pas de transformer le moine bouddhiste en brasero pour se réchauffer ?), aucune dimension qui les élève au-dessus de la bestialité.

Il faut donc aborder cette pièce avec un esprit bon-enfant mais garder en mémoire qu’il s’agit d’une satire féroce de nos appétits les plus vils.

Et sur scène, en cette période de mal-être lié à une pandémie qui s’éternise, il y a des comédiens amateurs qui donnent le meilleur d’eux-mêmes. On est sensible à leur générosité et à cette passion si ancrée qui fait qu’en plus d’une profession prenante ou d’un quotidien bien chargé, on se prend au « jeu du Jeu ». Dans le mot « amateur », ne jamais perdre de vue qu’il y a le verbe « aimer ». Et ce goût pour le théâtre, il est omniprésent sur la scène. La salle a ri, tous ont applaudi.

 

©CultureSaintPierre

 

Merci d’avoir apporté une bulle de légèreté en ces temps de ressassement morose. Merci de faire vivre le théâtre et de continuer, parallèlement aux comédiens professionnels, mais avec la même légitimité, à nous fabriquer du rêve, de la drôlerie et un précieux moment de déconnexion. Merci à vous tous de penser encore à brûler nos scènes de votre noble passion !

 

 

Halima Grimal