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GRANMER KAL / GMK (conte musical)

GRANMER KAL / GMK (conte musical)

 

TEXTES : Marie N’DIAYE La Diablesse et son enfant et Léone LOUIS 

ADAPTATION DU TEXTE : Léone LOUIS 

MISE EN SCÈNE : Daniel LEOCADIE

JEU : David FOURDRINOY & Léone LOUIS 

CRÉATION MUSICALE : David FOURDRINOY 

COLLABORATIONS ARTISTIQUES : Luc ROSELLO, Lucie LE RENARD, Marion BRUGIAL, Isabelle GASTELLIER 

CRÉATION LUMIÈRE : Sylvain DEDIEU 

CRÉATION SON : Nicolas RAPEAU 

RÉGIE : Laurent FILO 

PRODUCTION : Cie Baba Sifon 

COPRODUCTION : CDNOI 

SOUTIENS : Région La Réunion, Département La Réunion, Ville de Saint-Paul 

PARTENAIRES DE CRÉATION : Le Séchoir, Le LAB-Céline Amato 

 

Représentation du samedi 22 mai 15h.

Théâtre Lucet Langenier.

©CultureSaintPierre

Nous étions le samedi 22 mai 2021 et ce jour-là, au Centre Culturel Lucet Langenier de Saint-Pierre, le théâtre s’est de nouveau ouvert pour nous. Et nous avons pénétré dans cet antre, ou ce sanctuaire, de la culture essentielle. Nous étions de cette obscurité bienveillante qui conduit vers la scène de tous les mystères. Nous portions en nous la curiosité des spectateurs assidus qui regardent, écoutent et se nourrissent de la substantifique moelle des représentations. Enfin, nous y étions. Enfin.

Et pour nous allait se jouer un conte interrogatif ; allait se dérouler un questionnement ; allait être donné à nos cœurs impatients la récompense de l’attente : l’après-confinement apportait le rêve et le légendaire, il serait question de « Grand-Mère Kal ».

Sur scène il y a trois cercles de lumière, trois espaces de jeu : au centre une sorte de manteau noir, garni de plumes aux épaules ; à moins que ce ne soit une robe étrange, un vêtement nocturne, une parure démoniaque ; le vêtement est suspendu sous un gong : le temps s’arrête, l’histoire s’écrit déjà, comme un souvenir de nos peurs enfantines. D’un côté, une sorte de banc, une structure en parallélépipède, noire et ornée de trois majuscules sanglantes, G.M.K. De l’autre côté, mais sans faire symétrie, comme pour dessiner un tracé de jeu possible, une sente dans la forêt, un chemin où se perdre, où jouer à s’effrayer, nous apercevons un xylophone aux allures de balafon, un vibraphone aux métaux étincelants ; puis apparaîtra comme par magie un bobre ; la musique anime le monde et s’institue ainsi peu à peu un chant de Kalla.

Dans la salle, on ressent une vibration particulière. Il est 15 heures, la représentation s’adresse aussi aux enfants. Et ce sont des spectateurs de l’immédiateté, frais et naïfs, avec quelques « j’ai peur » au bout des lèvres. Les adultes qui les accompagnent cherchent à cerner encore et toujours ce qui a peuplé leur imaginaire ; et ils s’appliquent à décrypter, au-delà des incitations parentales à être sages, ce qui a « fabriqué » cet être étrange qui fait corps avec l’Histoire de La Réunion.

©CultureSaintPierre

Tout commence par une sorte de « radiotrottoir » : des enregistrements de courtes interrogations, des réponses fragmentaires, impressionnistes, une succession d’hésitations à dire, à trouver le mot juste. Comment définir le personnage de Grand-Mère Kal ? Chacun en a une perception. La représentation va en proposer une interprétation multiple.

Arrivent sur scène les protagonistes de ce récit-quête d’un passé toujours conjugué au présent à chaque fois qu’il est question d’amener un enfant à la prudence, à l’obéissance due aux plus grands, au respect d’un cadre éducatif, à cette vigilance qui protège de bien des dangers. « Fé atension sinon Granmèrkal i souk aou ». Léone Louis se rappelle les injonctions qui ont accompagné son enfance : obligation de « faire attention », que ce soit « prends garde », ou « gare à toi », comme si la vie n’était qu’un itinéraire au cœur des périls. Les adultes rêvent d’enfants sages et ont recours aux figures menaçantes du conte pour les faire marcher droit, sur des sentiers bien battus.

La comédienne et David Fourdrinoy, son partenaire, musicien accompli, jouent un conte musical où mots et sonorités instrumentales se répondent, s’entrecroisent, se mêlent et s’emmêlent pour forger devant nous un univers parallèle dans lequel on pénètre avec un immense plaisir. Le discours, la narration, et la vibration musicale créent un double langage en dialogue complémentaire, issu d’une parfaite osmose.

Pour eux, une esthétique d’apparence a été mise en œuvre : lui vêtu de rouge et de noir, elle de noir avec des effets d’un rouge plus carminé. Ils sont pris dans des halos de lumière dorée, comme des trouées dans la nuit : éclairage d’illumination d’instants de connivence rythmée sur la scène. C’est très raffiné, élégant. Au talent naturel des deux artistes qui nous embarquent dans ce parcours légendaire, s’ajoute la sobriété d’un décor d’obscurité profonde ; les pendrions encerclent le plateau d’ombre et de mystère, comme une grotte à ciel ouvert. Parfois une projection de points lumineux dessine une voie lactée. L’ensemble qui ne se définit pas, qui n’impose pas de tracé, ouvre notre imagination et nous renvoie à une infinité de possibles. Les enfants spectateurs y greffent leur propre vécu de peurs et de rêves cauchemardesques.

 

©CultureSaintPierre

 

Il y a des moments remarquables d’actualisation. Grand-Mère Kal fait un selfie. Le conte est intemporel. Et le jeu de « kossa ou fé ?» renvoie qui n’est pas natif de l’île au fameux « loup y es-tu, que fais-tu ? ». Les traditions des contes ont des sources multiples et le métissage des origines démultiplie les interprétations comme les références. Mais il faut surtout citer, les délectables moments consacrés aux « ladi lafé » : Léone Louis et David Fourdrinoy viennent s’asseoir sur le banc des commérages, puis, avec aux yeux les lunettes de l’anonymat, pleins de certitudes, selon un aplomb magnifique, ils déversent le fiel des mauvaises langues. C’est drolatique, une parenthèse comique qui contribue à dédramatiser le rapport de l’enfance à ce personnage fantastique.

Dès lors, il faut revenir à l’Histoire. Grand-Mère Kal se nommait Kalla ; esclave tisaneuse, guérisseuse experte, elle était aussi d’une grande beauté. A-t-elle « fait marron » vers les hauts de l’île, a-t-elle été la compagne de Zélindor, héros de la lutte interne des esclaves fugitifs contre le pourvoir blanc, contre les pires exactions que la colonisation est capable de mettre en œuvre ? Qui est-elle ? La beauté inquiète, elle exclut, elle est discriminatoire. Elle produit toutes les digressions possibles de la jalousie, de la frustration. Etait-elle à la recherche de son « zazakel », de son enfant perdu, était-elle cette mère qui frappait aux huis des cases et dont on ne voyait qu’une possible difformité, réelle ou fantasmée ? Qu’importe. Elle relevait d’une différence qui dérangeait. Ainsi la rumeur se crée-t-elle. Et se fabrique le légendaire ; une mythologie s’élabore qui prend naissance dans l’Histoire de l’esclavage et du marronnage.

 

©CultureSaintPierre

 

La force du spectacle est de mêler le sérieux d’un propos explicitatif et le plaisir de se replonger dans l’univers du conte. Les enfants de la salle se rassurent, se laissent envoûter. Et ils chantonnent la berceuse « Dodo la minette ». On le sait : « si la minette i dodo bien, chat’maron i vey su el ». Il ne faut pas avoir peur de cette mère inquiète. 

Ce spectacle qui nous envole vers Grand-Mère Kal est nécessaire : il offre au tout jeune public une invitation à comprendre un « pourquoi » éducatif, car les parents ont parfois plus d’angoisse concernant le devenir de leurs enfants que les petits n’en éprouvent à s’imaginer le personnage. Mais surtout, c’est une invitation heureuse et bienveillante à prendre en compte positivement une différence qu’on découvre, une apparence qui choque. Le spectacle est enseignement : amener des enfants au théâtre est, dès lors, non plus un divertissement du samedi après-midi, mais une école du Beau, car l’esthétisme de l’ensemble est frappant, et un pas très important de dépassement du connu, un tremplin vers l’Autre. Ce message de tolérance, d’acceptation de tous qui passe par le conte fait son chemin en douceur dans les jeunes esprits : il est bon de ressentir de la compassion pour Kalla/ Grand-Mère Kal.

Nous avons passé un moment tellement agréable qu’on aurait aimé que cet émerveillement se prolonge. Léone Louis nous a littéralement charmés de sa belle voix grave, voix de gorge qui la définit avec originalité. David Fourdrinoy nous a enchantés de musicalité expressive, nous entraînant dans un parcours sonore hors du temps présent. Daniel Léocadie nous a conviés dans une mise en scène très distinguée. MERCI à tous pour ce joli petit mirage.

Au plaisir de vous retrouver sur nos scènes.

 

 

Halima Grimal