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Qu’est-ce qu’on fait pour Noël ? Samovar Productions

FESTIVAL KOMIDI 2016. Représentation du samedi 30 avril 2016. Centre Culturel LUCET LANGENIER.

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Est-il encore nécessaire de présenter Vincent ROCA ? Il est dans notre île comme chez lui, un ami, un frère, un « zoréole » ! Mais il a toujours l’art de nous surprendre : nous avons beau savoir qu’il va nous embarquer dans des jeux de mots au long cours avec une maestria qui nous dépasse, et dépasse parfois les facultés de notre entendement, voilà qu’il nous surprend. Encore et toujours !

Il Rien que le titre ! Qu’est-ce qu’on fait pour Noël ? . Evidemment, nous avons des références judéo-chrétiennes et nous pensons à la Nativité. Erreur ! Il s’agit d’un certain Noël, ami défunt, dont il va falloir organiser les funérailles.
    Et puis Vincent ROCA n’est plus seul en scène : il a un comparse : Jacques DAU. Et leur duo fonctionne, huilé, aisé, talentueux, une solide expérience  ensemble, chacun avec sa tonalité, tout en contrastes, l’un tout en minceur maniaque et l’autre tout en rondeurs trublionnes.

noel-1 Le décor est une trouvaille. Oui, un décor, car l’exigence de Vincent ROCA va toujours au-delà de ce qu’il a présenté auparavant. Fini l’enchaînement de jeux sur les sonorités de mots dont il recrée le sens ; fini les thématiques enchâssées façon stand-up. Nous voilà bel et bien plongés dans une histoire. Il y a un argument, des saynètes, et les dialogues portent : ce n’est plus une théâtralisation, c’est bien « du » théâtre en « action ».
    Le décor est pourtant, avant même que le jeu ne se mette en place, une tromperie : on se croirait dans une cabane de pêcheurs, avec des tissus tendus comme de vieux filets et des voiles abîmées. Vincent ROCA campe Henri, apparemment bien porté sur la dive bouteille, alcool fort de vrai mec qui en a vu. Il est là, assis par terre, à rêvasser, à ressasser. On pense à des aventures de vieux grigou, de matelot qui dérive à terre dans des flots de whisky.
    Arrive Jacques DAU, alias Gérard, porteur d’un fanal qu’il pose sur un élément encore masqué de tissu. Il avait en main deux gaulettes en tiges de bambou, une partie de pêche semble en vue… Mais non : les tissus sont ôtés dans un nuage de poussière et on découvre les comptoirs « clinquant-chic » d’un Grand Hôtel ; c’est lumineux, ça « en jette ». Métamorphose du lieu. D’une valise ouverte, les deux comparses, tirent un queue-de-pie et un veston couverts de traces de poussière : transformation à vue, retour dans le passé, on est à la conciergerie d’un établissement haut de gamme, mais on se rend compte que ça n’existe plus ; emboîtement du temps, construction en abyme : nous sommes embarqués dans un période non datée, mais dont ils ont l’expérience commune.
    Ils retrouvent les réflexes d’un autre âge, leurs tics, une sorte d’antienne mécanique et de chorégraphie (Gérard se repositionne avant de répondre au téléphone, avec un geste pour remettre en ordre des cheveux longs qu’il porte très court à présent ; Henri redit systématiquement à une « madame Schlumberger » devant laquelle il s’incline, les mêmes expression au même rythme servile voulu pour la satisfaction des riches : « A votre service… Pardon… C’est moi… Au contraire !... Je vous en prie…). Mais cela rythme les échanges et permet des transitions entre les sujets de conversation qui trompent l’ennui de deux employés.

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   Autre élément de transition : le faux coup de fil sur une ligne à l’ancienne au fil coupé, avec un « dring » sonore, modulé par Gérard. Ils opèrent sous nos yeux une reconstitution burlesque qui double le texte de gags où tout à coup, le geste dérape. Ils se donnent du mal pour remettre du temps en juste et bonne place ; Henri tient à ce que tout soit à sa place, méthodique, rigoureux. Ils nous font remonter en des années où le Minitel avait sa place et cela crée un jeu sur la durée, entre l’entrée des données et le résultat qui tarde : le 8 mars. L’Absurde jubilatoire nous accompagne, puisque le petit père Noël qui trône sur le comptoir n’est là que pour déglinguer le rapport au réel.
    En vérité, il ne se passe rien : juste deux vieux amis qui ont un peu trop abusé des plaisirs bachiques et qui se rejouent un moment de leur histoire personnelle, même pas professionnelle, puisque l’hôtel est vide, ou plus tôt, n’existe plus. Mais c’est aussi l’occasion de montrer la vanité des choses et, un peu comme l’a fait Charlie Chaplin dans Les Temps modernes, pointer du doigt l’aliénation de l’individu par le travail dont le souvenir le poursuit comme une survivance greffée en lui, une hantise dont il faut se débarrasser, avant de profiter pleinement du loisir d’une bonne partie de pêche entre potes.
    Henri ne cesse de repousser ce moment de détente en déplaçant systématiquement les gaulettes en bambou. Et tout est prétexte à faire rebondir la « conversation » : un propos acrobatique sur les choses, de grands moments d’anthologie.
    Les riches : « Pourquoi ceux qui ont du blé ne sont-ils jamais fauchés ? »
    Noël : « Réincarnation, réveillon ! Messe, kermesse ! Recueillement de l’âme, gargouillements de l’estomac….. Dominus vobiscum et loukoum spiri-tord-boyaux. »
    Justice : « Ca, c’était prévisible qu’un jour ou l’autre le parquet impose des peines plancher… »
    Vérité et mensonge : « la vérité sort de la bouche des enfants ! … Ah, ils ont bon dos les gosses ! »
    Un livre et un CD sont la mémoire de toutes ces trouvailles impertinentes, iconoclastes, anticonformistes. Nous n’avons pas envie de déflorer des contenus parfaits  par notre propos qui ferait imposture ; et c’est difficile, problématique, même si « le problème du problème, ce n’est pas le problème lui-même. C’est la solution ».
    Nous n’avons pas envie de fabriquer de bric et de broc un doublet, même si un créolisme s’est adroitement glissé dans une énumération concernant le mensonge : « La sèche ment, la Gauche ment, le peuple ment ; même ma mo…ment (moman/mommon) ». Merci a zot !
    Revenons au thème refrain de l’enterrement de Noël Clergeot. A chaque coup de fil, de prestation en prestation, le prix augmente ; les funérailles ont un coût d’usure. Où trouver cet argent ? Il reste à citer Noël lui-même : « (il) disait toujours : il ne faudrait pas confondre les écoles coraniques avec les écoles de voile… ».
    Les morts ont été des vivants joyeux drilles. Et traiter ainsi de la perte d’un bon copain est, sans doute, un merveilleux hommage à tout ce qu’il a apporté de joie dans notre vie et à cette chance qu’on a eue de le rencontrer.
    C’est un honneur de composer cet article, même si c’est un peu compliqué ; car nous voudrions qu’il soit un reflet de ce spectacle jouissif où tout est possible, où le langage permet toutes les démesures, mais qu’il devienne aussi une incitation, une invitation à venir vous applaudir, vous deux, Vincent ROCA et Jacques DAU.
    Nous sommes vos adeptes et nous vous avons adoptés. Grands artistes et belles personnes, vous incarnez tout ce qu’on aime dans notre île, la corrosivité du sel, la gourmandise des mots pimentés, le kabar généreux où le passé douloureux devient prétexte à une fête dansée sur un lange régénéré.
    Un immense merci !!!
    Et surtout, surtout, revenez !
Halima Grimal
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