Imprimer

Les Précieuses Ridicules Compagnie A

FESTIVAL KOMIDI 2016. Représentation du dimanche du mardi 3 mai. Centre Culturel LUCET LANGENIER.

w-01

Quand on évoque les textes classiques, Racine, Corneille et même Molière, beaucoup renâclent et craignent de ne pas se sentir à leur place au théâtre. Même les livres font peur : est-ce que je vais comprendre les contenus d’une littérature passée qui est devenue, avec les siècles, le creuset d’une langue figée, moribonde ? Et c’est un débat bien actuel qui fait couler autant de salive que d’encre.

En vain. Tout relève du bon choix des entrées : la vraie question est dans l’initiation progressive au patrimoine littéraire ; l’asséner, le parachuter, voilà une forme de psychorigidité anti-pédagogique. Voilà l’erreur à ne pas commettre, tout réside dans l’art d’offrir un plaisir de découvrir. Pour cela, il y a mille moyens.
    Et c’est ce qu’a fort bien compris la COMPAGNIE A qui met toute sa créativité au service d’une pièce en apparence très simple quand on baigne dans la culture et que l’on est issu d’un milieu dit cultivé, Les Précieuses ridicules. Interrogeons les grincheux de la culture statufiée au musée Grévin de la pensée conformiste et demandons-leur de « traduire » la phrase : « Holà, petits laquais, voiturez-nous ici les commodités de la conversation », en français courant de maintenant. Qu’est-ce qu’un « conseiller des grâces » ? Il faut bien avouer que tout cela n’a été qu’un moment d’excès langagier et que Molière lui-même ironisait sur ce lexique que plus personne ne finissait par comprendre. Autant parler le Javanais ou le Louchébèm qui reviennent à la mode. Sans omettre le Verlan qui est devenu un code de reconnaissance, surtout quand on arrive au Verlan du Verlan.

w-02 Ces retournements de circonstances vont se multiplier : les deux précieuses portent les paniers de leur vêtement sur leur jupe.  L’actuel fait irruption dans le passé : langage, mimiques, jeu de l’ascenseur en chaise à porteurs, accent toulousain à couper au couteau chez Cathos, chansons sur des rythmes en claquements de mains, on est tout près du beat-box.
    Mais il apparaît une sorte de chorégraphie très précise : et tout cela selon des règles de symétrie inversée.  Si Magdelon est une grande femme, Cathos est toute petite ; Jodelet avec le visage couvert de fard blanc est un clown qui reproduit, dans l’échec systématique, les tentatives de séduction, déjà burlesques, de Mascarille.
    La pièce est parfaitement au point, rodée au millimètre ; et l’on y danse, comme dans Le Bourgeois Gentihomme où pour berner Monsieur Jourdain un valet invente des turqueries à la mode, avec un langage qui n’existe que pour donner un peu de vérité mais qui fait rire le spectateur complice de tout : « Dara, dara bastonnara » ; le tout en chanson. On revient donc à la tradition de la comédie-ballet si prisée à Versailles.
    Même Lulli, constatant que le roi était d’humeur chagrine et qu’il ne se déridait pas, prit l’initiative de sauter sur le clavecin et d’y faire une improvisation ; laquelle fit éclater de rire le monarque.
    Tout est parfaitement pensé dans ce que d’aucuns peuvent nommer « mascarade » : les costumes des comédiens se déclinent selon un camaïeu qui va de l’ivoire au beige, avec des nuance plus jaunes. Harmonie, réflexion, précision.
On repère des diérèses, des manières d’épeler avec excès  la fin des mots : avec une belle allusion à la fameuse dictée de Topaze dans la pièce éponyme de Marcel Pagnol ; rappelons-nous : « lesssss moutonsssss sautennnnnnttttt dansssss le pré » ; avec l’accent de Fernandel, c’était jubilatoire ! Ca ne l’est pas moins ici.
Marotte fait du « moon-walk ». Tous se lancent dans une danse du cobra, comme dans le film américain, totalement kitch, Le Tombeau hindou. Mascarille joue d’un accordéon diatonique. Mais, surtout, les comédiens utilisent pour donner des corrections bien assénées, en lieu et place du bâton, un « slapstick » ; toutes ces figures du corps et du verbe sont des références à la commedia dell’arte.
Et même Marotte, alias Gorgibus, que les comédiens appellent « Papy », jette son tablier à terre avec exaspération et se met à raconter sa vie de comédien. Colère avec une voix de stentor : les autres s’affalent sur le sol, ils connaissent le refrain de Papy.

w-03  Dans cette veine du théâtre classico-populaire, on peut tout se permettre, même de faire des coupures dans le texte.
Ce fut une représentation explosive d’inventions, de trouvailles déjantées, et la salle était en liesse. L’ensemble est hilarant ; les cinq comédiens sont généreux, doués pour monter et jouer cette farce monumentale ; c’est une farandole de gags inénarrables tellement ils se succèdent, à un rythme soutenu, dans l’énergie d’une jeunesse qui redonne vie à la satire.
N’oublions pas que Molière était le plus fieffé moqueur qui soit et que, s’il était le protégé du roi, il était fort mal vu pas les Grands de la Cour dont il montrait les vices, les tartufferies et les attitudes parasites. Son regard aigu d’observateur des travers sociaux ne pourrait, nous en sommes sûrs, que se réjouir de constater sur la scène une telle joie de vivre.
Si nous voulons réfléchir plus avant, il faut se dire que le sourire, et plus encore le rire, sont certainement les plus précieux modes de communication. Nous savons que ce spectacle a remporté un grand succès auprès de jeunes qui, pour certains, allaient au théâtre pour la première fois. Ils ont pu expérimenter que l’on peut amener la culture vers eux et qu’ils peuvent y accéder. Ils auront moins de réticence une prochaine fois et vont apprendre ce qui est essentiel au théâtre, se focaliser sur les feux de la rampe et écouter.
Sans vouloir soulever de polémique, ce spectacle est un remède contre la morosité, un bel appel au vivre ensemble quand on ressent la même joie dans une salle dont on sort heureux.
w-04

Merci pour ce beau moment de bonheur où on s’est laissé aller à rire sans retenue. Le théâtre est aussi une fête. Et vous êtes de formidables passeurs de texte.
Quel plaisir ce sera de vous revoir chez nous pour continuer ensemble à mettre en œuvre cette belle école qu’est le rire initiatique, vecteur de verve qui invite à s’ouvrir vers d’autres mots. Un beau partage en perspective !

                Halima Grimal