Imprimer

Royale Légende Compagnie Birdy

FESTIVAL KOMIDI 2016. Représentation du lundi 2 mai. Centre Culturel LUCET LANGENIER.

w-01R

L’art du théâtre est, on le sait, protéiforme ; mais il offre parfois des envolées tellement originales que les mots semblent bien mornes. Ainsi en est-il de ce magnifique spectacle qu’est  Royale Légende.

La scène est vide, le décor apparaîtra dans nos imaginaires sollicités par la représentation. On aperçoit deux housses qui servent, en voyage, à protéger les vêtements que l’on tient à conserver dans un état impeccable. Et ces deux formes, que tout d’abord on ne perçoit pas bien, vont se révéler au fil de la pièce comme un dressing portatif (les comédiens sont saltimbanques) ; mais ces deux masses, qu’on ouvre par une fermeture éclair, sont porteuses d’une garde-robe spécifique qui est, en soi, un retour dans le temps et une épopée terrible pour construire devant nous le destin de la reine Marie-Antoinette et de l’énigmatique Chevalier D’Eon.
    Les deux comédiens apparaissent en tenue de nuit, en chemise blanche, longue, avec les cheveux ramassés dans un filet qui leur dessinent un faciès de pierrot lunaire. Ils sont blafards, poudrés, réels et féériques, un peu comme des mannequins de cire que l’on mettrait en marche, disons des automates, si à la mode en ce XVIIIème siècle que les deux personnages représentent, chacun à sa manière.
    Le Chevalier d’Eon, espion de Louis XV puis de Louis XVI, reconnu homme par les médecins qui examinèrent son corps à sa mort, jouait de sa fine complexion physique pour se travestir en femme et être crédible dans les deux genres : capitaine des Dragons, habile bretteur, ambassadeur, mais aussi femme armée aux subtilités de l’Etiquette, lettré, écrivain, qui laissa des Mémoires et des Essais ; philosophe au-dessus des lois de la Nature qui se réclame de Voltaire, de l’Encyclopédie et des grands auteurs latins. Une personnalité complexe et fascinante car indéfinissable.
    Face à lui, nous voyons la jeune princesse d’Autriche se façonner peu à peu et devenir l’icône de la haine publique, restée dans l’Histoire officielle comme un parangon de mépris, de dépenses et de caprices. « L’Autrichienne » est objet de la vindicte de tous ; même les manuels, censés faire un point objectif sur l’Histoire, renvoient aux élèves de nos collèges et lycées une image figée, marquante, de femme sans cœur, frivole, rivée à ses privilèges.
    Placer face à face ces deux personnalités est particulièrement original, d’autant qu’ils ne se sont entr’aperçus qu’une seule fois. Les auteurs de la pièce, Frédéric MANCIER et Bernard LARRE, ont eu l’idée de s’appuyer sur des textes authentiques, journal intime et correspondance de Marie-Antoinette, « on-dit » et fragments laissés par le Chevalier ; puis en croisant les contenus, ils ont fait naître un dialogue rare entre eux. Ils ont ainsi fabriqué un échange de lettres imaginaires, créant une sympathie qui devient amitié, puis indéfectible soutien, confidence, connivence, communion des âmes : une Carte du Tendre sororale et fraternelle. Tout cela dans une langue belle, qui sait se faire truculente (chanson paillarde sur le « petit anchois » du roi ; ou sobriquets concernant « Monseigneur Bandemou » et  « Madame Peine-à-jouir »), et qui reflète un siècle, une tonalité d’époque et des caractères bien trempés.

w-2r La mise en scène est, elle aussi, décalée et extrêmement précise : chacun devient le/la camériste de l’autre. Celui qu’on surnommait « L’Hermaphrodite » ou encore « Epicène d’Eon » (tels ces adjectifs qui ne portent pas la marque du genre : grand-père et grand-mère en sont l’exemple le plus notoire) dépose avec savoir-faire les éléments du vêtement de Cour sur une Marie-Antoinette qui se fige dans des poses de marionnette, tirée par les fils du devoir, du rang et de l’époque ; il la vêt et la construit selon ce qu’on attend d’elle, il fait de la personne un personnage et Nadine DEGEA se laisse modeler, façonner ; il la sculpte telle que l’Histoire nous la représente.
    La reine fait de même avec « La Chevalière » : habit de femme mais perruque d’homme, l’ambiguïté, l’apparence trompeuse, la nature cachée, le leurre et la vérité, en un seul être. Patrick BLANDIN incarne avec classe, ironie, douleur, cet étrange personnage légué par l’Histoire comme un héros de roman.
    Durant cette danse, qui s’exécute dans l’intimité du cabinet ou de l’alcôve, les regards des comédiens ne se croisent pas. La distance et les délais entre les missives sont respectés. On assiste à une étrange chorégraphie de la lenteur, du temps qui s’écoule. Les lumières de Philip BLANDIN sont magnifiques, elles accompagnent cette création de l’autre par les mots : un éclairage crayeux, poudré, qui met en exergue les mensonges et les factions dangereuses propres à la vie de Cour.
    La représentation se déroule comme des préparatifs à une de ces fêtes royales qui ruinent l’Etat. Menuet, courbettes, distinction : avec deux comédiens, nous avons l’imagerie d’une totalité et c’est sans doute cela, le mirage et le miracle du théâtre ; et c’est au sommet de cet esthétisme que le propos qui les rapproche, devient des plus sinistres, concernant  la marche inéluctable vers la chute de la monarchie. Les « dialogues » sont antinomiques de la scénographie qui s’attache à ce qui est le plus policé à la Cour, la grâce de la danse.
    La mise en scène mérite que l’on s’y attarde : Xavier BERLIOZ a su mettre en exergue le silence. Le clavecin est d’abord un fond sonore ; il est, comme les lumières, une marque de décor. Présence, absence, distance : tout a été régi par le regard d’un plasticien qui crée une statuaire vivante, la chair étant la matière première, le nom devenant une geste sans perspective.
    Il est donc un art de ce silence. Immobilité de l’image. La scène est un tableau dont l’Histoire est le peintre et le faussaire. Lorsque Marie-Antoinette est arrêtée, on perçoit seulement des notes isolées, puis une seule note répétée, le glas. Monte alors un élan profond de chant sépulcral, dans les basses, quelque fragment grégorien, solennel. Un requiem.
    Et la fin de la représentation est à l’inverse du début ; Nadine DEGEA et Patrick BLANDIN retirent leurs vêtements ; ne restent que des oripeaux que Marie-Antoinette arrache, tels des pansements, seulement vêtue d’une robe souillée de rouge, déchirée.
w-1r  Ce spectacle extraordinaire d’émotion, de cruauté, de violence vraie, celle des réalités de l’Histoire qui fait du crime un mode de gouvernance, ce spectacle tend à une réhabilitation de la Reine la plus détestée, « Madame Déficit » : elle est là, juste devant nous, si humaine, si chargée de douleur, mère désespérée par la mort de certains de ses enfants. Elle fut d’abord insouciante, mariée à 14 ans, une gosse qui devait apprendre des usages nouveaux et dont personne ne voulait ; puis avec la maturité, son âme s’alourdit, s’enchagrine, s’approfondit ; et sa dignité finale fait d’elle une héroïne prédestinée, à qui on peut rendre hommage, sans erreur historique, une femme « abîmée dans une contemplation tragique ».
    La lumière, une dernière fois, éclaire les deux comédiens et l’on ne voit d’eux que les structures en bois des paniers qui servent à donner du volume aux robes. L’Histoire, c’est cela : réduire l’Humain à des dates, des faits mis bout à bout, une reconstitution approximative.
    La vérité des êtres s’en trouve comme désossée. Sur scène, deux comédiens immobiles. Le silence. Et une deuxième mort, celle que les pseudo-savants leur infligent, ces demi-habiles qui se nomment historiens et qui font ce qu’ils peuvent avec les données forcément incomplètes du passé.

w-2rl

    Ce fut un temps grandiose. Un temps. Non pas un moment. Car nous sommes partis loin au creux de nous-mêmes grâce à la beauté sacrificielle exprimée par ce spectacle.
    Vous méritiez tous les deux, Patrick BLANDIN et Nadine DEGEA, une « standing ovation » qui ne s’est pas produite ; le choc était si fort sous le boutoir de ces mots d’une violence extrême, que nous sommes restés pétrifiés, collés à la vanité de notre quotidien qui remontait en nous. Il ne restait que le silence. Fabuleux silence. Admiratif et plein.
Vous nous avez percutés de beauté, de tragédie et de talent.  Et les mots manquent pour le signifier.
Un immense merci de notre île, vous lui étiez indispensables. Les passés de grande douleur ont des émotions en commun.
Au plaisir intense et curieux de vous revoir parmi nous.

            Halima Grimal